De la littérature irréméable, par Michel Surya et Mathilde Girard

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Défense d’écrire aura probablement peu de lecteurs, pourtant quel livre !

Eloge de la littérature irréméable, cet ouvrage est une conversation entre Michel Surya, écrivain, éditeur, directeur de la revue Lignes, et Mathilde Girard, philosophe et psychanalyste, dont la présence dans le champ des idées et de la sensibilité se fait de plus en plus délicieuse (lire notamment ses très beaux textes dans le nouveau Possession Immédiate, et dans La Nuit épuisée, d’Antoine d’Agata).

L’auteur de Le Mort-né (Al Dante, 2016) introduit ainsi le terme d’irréméable : « On n’écrit pas qu’on est mort, ou qu’on l’a été. On écrit pour ne pas l’être – encore. On écrit contre la mort. Tout contre. Ecrire appartient au retour, qu’il s’agit d’éterniser (éternisation en même temps bien sûr impossible). J’ai découvert plus tard qu’un mot de la langue française, un mot rare comme disent les dictionnaires, désignait précisément cet état ou cette situation : l’irréméable ; soit : « d’où l’on ne peut revenir ». Etat, situation de qui a connu d’où l’on ne revient pas et d’où il revient pourtant. Retour sans revenir. (…) L’irréméable est la « contradiction dans les termes » de toute littérature. Une littérature cependant s’y est formée, à l’étroit, comme entre la paroi et le vide. »

On comprend en ce sens que Michel Surya soit devenu l’un des plus éminents spécialistes de Georges Bataille avec la publication de sa première biographie autorisée, La Mort à l’œuvre.

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Ecrire, c’est faire l’expérience de la traversée de la mort, soit revenir du mourir, épreuve constituant le cœur de toute œuvre littéraire majeure.

Michel Surya croit au secret, à ce qui ne se transmet pas, se transmettant pourtant par l’acte d’écrire, dans la répétition et la violence de motifs exprimés crûment, nous révélant comme étrangers à nous-mêmes, depuis l’origine de tout corps s’énonçant, s’inventant dans le désaccord premier.

L’écrivain rappelle cette phrase d’Artaud adressée à Jacques Rivière : « J’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi. »

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L’écriture est redoublement de la coupure originelle, mais aussi sa solution fragile. C’est « s’appeler contre tout ce qui a de tout temps été fait pour qu’on réponde. »

Leçon sadienne : « La littérature doit tout dire ». Elle est par principe innocente, enfantine, et peut tout, jusqu’à créer ses propres auteurs.

Mais « écrire ne tend pas qu’à faire exister – ex-sister (davantage, en plus grand nombre de formes, de figures) -, mais aussi à faire con-sister, c’est-à-dire soutenir ce qui est faible, disparaît ou tombe. »

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Pour Surya, la littérature essentielle n’est pas d’abord celle de Proust, maître des mondes engloutis, mais celle par exemple de ses contemporains Guyotat-Noël- Vuarnet.

Ne dissociant pas l’acte d’écrire de la pensée, l’ami de Paule Thévenin rappelle que le scandale Bataille fut d’être à la fois l’auteur de Madame Edwarda et de L’expérience intérieure, l’écrivain obscène et le penseur majeur : « C’est Foucault qui, en pesant de tout son poids pour que Gallimard entreprenne l’édition de son œuvre complète, a sans doute permis qu’on le lise enfin, c’est-à-dire qu’on le lise complètement (mais Tel Quel aussi a fait beaucoup pour). »

Sont évoqués notamment les livres Défiguration (Fourbis, 1995), L’imprécation littéraire (Farrago, 1999) Humanimalités (Léo Scheer, 2004), avec eux Franz Kafka, Robert Antelme, Maurice Blanchot, Pierre Guyotat, soit une certaine quantité de désastre et de mal considérée comme substance même de la littérature.

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A la tentation du débondage autobiographique, Michel Surya répond en citant ce passage de L’Amant de Marguerite Duras : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de lignes. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai, il n’y a personne. »

Ecrire vraiment consiste à envoyer dinguer le moi social, tout en laissant s’exprimer la multitude de moi(s), souvent conflictuels, nous constituant.

Ecrire vraiment consiste à témoigner de l’impossible que nous sommes quand nous abandonnons notre cuirasse identitaire sur l’autel d’une vérité d’arrachement bien plus ample.

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Michel Surya renomme la bas matérialisme bataillien (le laid, le sale, le vil, le déchet, le rebut) par le terme de matériologie insistant ainsi sur l’organique comme tel, plutôt que sur une vague possibilité de rédemption inscrite dans notre tempérament catholique (le crachat plutôt que le rachat de la honte).

L’idiot pour l’idiot.

La nudité pour la nudité.

Le traître pour le traître.

Entendre ici Guyotat : « Je n’ai jamais dénoncé personne, sauf moi, et encore pas assez. »

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Repartir de l’atroce, des génocides, de la domination, les penser collectivement, avec l’aide des écrivains/intellectuels/philosophes de premier plan (Antelme, Blanchot, Mascolo, Rousset, Benjamin, Pasolini, Adorno, Arendt, Foucault, Deleuze, Derrida, Guattari, Debord, Baudrillard, Castoriadis), comprendre ce qui constitue le contemporain (Tchernobyl, affaire Rushdie, montée de l’extrême-droite, recul considérable de l’idée d’émancipation…), tel sera le projet de la revue Lignes, fondée par Michel Surya en 1987, avec l’aide de Daniel Dobbels, Francis Marmande et Jean-Paul Curnier, le meilleur des amis.

Lignes, c’est notamment Martin Crowley, Jean-Luc Nancy, Jacob Rogozinski, Fethi Benslama, Véronique Bergen, Georges Didi-Huberman, Paul Audi, Alain Jugnon, Mathilde Girard (liste bien évidemment non exhaustive), soit autant de planètes à lire et explorer passionnément, en tous sens.

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Evoquant enfin l’importance structurante de la poésie, et la découverte éblouie des Chants de Maldoror, l’auteur de Capitalisme et djihadisme (éditions Lignes, 2016) termine une conversation levant l’enthousiasme par une défense inconditionnelle de la littérature et de la pensée comme espaces de liberté dans une époque la niant de toutes parts.

« advocare, dont est né « avocat », l’avocat que j’aurais voulu être, a donné : avouer. Je m’y reconnais pour finir en ceci que j’aurai en effet écrit une littérature de l’aveu. Aveu toujours par nature insuffisant : des êtres, des faits, des choses. Pas pour quelque culpabilité que ce soit. Au contraire, pour leur innocence. Et pour celle de la littérature, pour commencer et par principe. »

 

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Michel Surya et Mathilde Girard, Défense d’écrire, entretiens, Encre Marine, 2018, 118 pages

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