Tango, reptile de lupanar,  par Jorge Luis Borges, écrivain

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Dans le café où je travaille quotidiennement, je les vois certains soirs arriver, séparément ou en couples. Manteaux longs, sourire léger, assurance de plaisirs proches, comme avant une nuit d’amour avec un partenaire que l’on connaît bien.

Des femmes vont aux toilettes, se changent, reviennent, très élégantes, en hauts talons et robe fluide.

Une musique sud-américaine se fait entendre.

Je ferme le clavier de mon ordinateur, les regarde, les voilà qui dansent, position ferme, jambes en cadence, c’est une érotique.

Le tango, je n’y connais rien, mais le bonheur des corps accordés, je le perçois.

Au mois d’octobre 1965, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899-1986) donne à Buenos Aires (quartier Sud) quatre conférences sur le tango, enregistrées par l’un de ses amis. Les bandes étaient perdues, elles sont retrouvées, et c’est un livre chez Gallimard accompagnant la réédition de Fictions et Le livre de sable.

Des anecdotes, des contes, des digressions, ces conférences savent être cultivées, très informées et travaillées, sans être assommantes.

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Première conférence : Les origines du tango.

Deuxième : Compadritos et guapos.

Troisième : Evolution et croissance.

Quatrième : L’âme argentine.

Pour comprendre l’âme d’un peuple, il nous faut des sociologues, des anthropologues, des philosophes, mais quand le poète regroupe tous ces savoirs, quoi de mieux ? Quoi de mieux que Lorca pour approcher au plus près l’Andalousie ? Quoi de mieux qu’Orwell pour entendre quelque chose du peuple anglais ?

Impossible de saisir la puissance du tango sans aborder la réalité de l’histoire argentine, tel est l’axiome énoncé par Borges, qui date de 1880 la naissance de cet art d’abord clandestin ayant connu son apogée quelques années avant le début de la Première Guerre mondiale. La ville est alors faite de maisons basses, les familles se connaissent. Peu d’arbres, des patios, une hospitalité sans condition.

Le tango issu de la milonga et de la habanera serait né sur les rives de la ville, là où la terre est encore animale, là où les maisons closes peuvent s’installer, là où l’impudeur s’offre en partage, là où résonnent toute la nuit le piano, la flûte et le violon.

Le tango a des origines infâmes, c’est sa malédiction, c’est sa force.

Cachafaz

« Ensuite les bandes des fils de bonne famille, des individus dangereux, détenteurs d’armes et de poings puisqu’ils furent les premiers boxeurs du pays, l’exportèrent à Paris. Et lorsque la danse fut approuvée et organisée à Paris, alors le beau quartier Nord, disons, l’imposa à la ville de Buenos Aires qui, à présent, l’accepte. »

L’homme commande la danse, il est un peu voyou, il est excitant, il a l’odeur d’un gaucho et un couteau dans la poche. On le sent prêt à se battre, et prêt à aimer.

Avant l’invention du tango, et son exportation en Europe, les Argentins existaient mais n’étaient pas perçus, une danse les fit connaître au monde entier.

Le tango est noir, créole et lumineux.

Le tango est une pensée triste qui se danse sans mélancolie, une pensée sanglante retournée en pas de volupté.

J’arrête d’écrire, je suis invité par une femme mesurant au moins…

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Jorge Luis Borges, Le Tango, Quatre conférences, traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle, Gallimard, 2018, 132 pages

« Or, afin de reprendre tout ce que j’ai dit, je pense que le tango, surtout la milonga, fut un symbole de bonheur. En supposant que cela soit éternel, je crois qu’il y a quelque chose dans l’âme argentine, quelque chose qui a été sauvé par ces humbles et parfois anonymes compositeurs des faubourgs, quelque chose qui reviendra. C’est-à-dire je crois, en somme, qu’étudier le tango n’est pas inutile, cela revient à étudier les diverses vicissitudes de l’âme argentine. »

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