Klavdij Sluban, l’étranger, entretiens avec Christine Delory-Momberger

 

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 Kaliningrad, Russie, 2003, « East to East » © Klavdij Sluban

Il y a chez le photographe franco-slovène Klavdij Sluban quelque chose du poète Paul Celan, dans sa volonté d’expression se heurtant à l’aphasie, et dans la conscience du mal métaphysique touchant l’ensemble des vivants qui parlent.

Son art est donc rare, presque toujours somptueux, s’arrachant, par la force de ses compositions en noir et blanc peuplées de visages inconnus, à l’ordre du crime et de l’innommable.

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Lettonie, 2002, « East to East » © Klavdij Sluban

Les photographies de Sluban sont des blocs de silence, le cri muet d’un train à vapeur rempli de cadavres traversant les brumes du temps.

L’artiste vagabond n’est ainsi pleinement de ce monde que dans la tentative, non pas de le renverser, mais de le traverser, de le transvaluer même, et d’en faire apparaître, par le sublime glacé de la nature s’il le faut, l’orbe de cauchemar.

Né en France, mais ayant grandi dans la campagne slovène, Sluban se considère comme un apatride, la photographie, l’hypothèse est reprise par Christine Delory-Momberger dans un beau livre d’entretiens publié par André Frère Editions, constituant sa véritable langue.

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Istanbul, Turquie, 2000, « Autour de la mer Noire – voyage d’hiver » © Klavdij Sluban

« On dit qu’il y a de plus en plus de photographies. Je pense au contraire qu’il y en a de moins en moins. Les masses de photographies s’accumulant de manière exponentielle s’annihilent les unes les autres. C’est comme du fumier qui s’amoncelle, il n’est bon en soi, mais il donne naissance à de belles plantes. Rares, exceptionnelles. De plus, la durée de vie de ces photographies et des plus en plus éphémère. Nous vivons dans un bourbier visuel constamment renouvelé. Au risque de rater les belles plantes. »

Sluban, c’est l’inquiétude d’être au monde, d’être soi, d’être là, dans le froid et le glas, en Sibérie ou dans un centré pénitentiaire pour jeunes.

Ne cessant de mener, en Europe, en Amérique centrale, des ateliers dans des prisons, le photographe y retrouve des frères, dans l’empêchement surmonté par le travail et le regard direct.

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Mongolie, Transsibérien, 2008, « East to East » © Klavdij Sluban

Le voyage est pour lui une errance, une ascèse, un dépouillement, mais aussi un retour, dans l’approfondissement du regard porté sur un même lieu.

Les séries, construites généralement sur des cycles de six ou sept ans, se succèdent, sur l’ex-Yougoslavie (Balkans-Transit avec François Maspero), sur l’ex-Union soviétique, sur l’Amérique centrale, sur Guernesey et la maison de Victor Hugo, sur les îles Kerguelen, sur le Japon dans les pas de Bashô, le processus de marche étant inhérent à la production visuelle, dans l’unité retrouvée du moi et du monde.

« Marcher, confie-t-il, me fait me décanter, toutes les certitudes, tout le vernis social fondent, plus on marche, plus on est à nu, dans la fatigue, on n’a plus la force de faire semblant. La marche est une activité solitaire. Le soir, je dors comme un ours slovène, et le matin je me réveille naturellement, je sais ce que j’ai à faire et je continue ma route. »

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Camp disciplinaire de Nievil, Russie, 1998, « Entre parenthèses » © Klavdij Sluban

Se déplacer par les pieds permet de diluer le sentiment d’exil, d’autant plus que la route est accompagnée de la présence des amis, et de la méditation des œuvres des plus grands auteurs, des cinéastes, Andrei Tarkovski, Chris Marker, Kenji Mizoguchi, Werner Herzog, des écrivains, Maurice Blanchot, Robert Walser, Arno Schmidt…

Une phrase de Marguerite Yourcenar est un guide : « Qui serait assez insensé de mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison. »

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Chez ma tante, Livold, Yougoslavie, 1977 © Klavdij Sluban

Souvenir déchirant de François Maspero, l’éditeur révolutionnaire, à Cuba : « Nous allions constater les dégâts. Parfois, le matin, je trouvais François couché tout habillé sur le lit, fixant le plafond en fumant et pleurant en silence. »

Recherche de langage fondamental, la photographie est aussi pour Sluban un sacrifice, une mise à nu de l’âme débarrassée du fardeau de l’ego, une puissance d’enfantement aux lisières du risque mental.

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Klavdij Sluban, entretiens avec Christine Delory-Momberger, André Frère Editions, 2019, 128 pages

André Frère Editions

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Musée de la Marine de Saint-Pétersbourg, Russie, 2003, « East to East » © Klavdij Sluban

Klavdij Sluban – site officiel

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Se procurer Klavdij Sluban

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Centre des jeunes détenus de Fleury-Mérogis, 1995, « Entre parenthèses » © Klavdij Sluban

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