Henri Alekan, maître des lumières

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« Alekan ! Les acteurs ! Frappe-les d’arc ! Ils sont merveilleux ! » (Jean Cocteau)

J’aimais beaucoup Henri Alekan, que j’avais rencontré par l’intermédiaire de Daniel Mesguich avec qui il avait travaillé sur La Belle Captive, d’Alain Robbe-Grillet – avec la très belle Gabrielle Lazure.

Je lui avais écrit, et le maître des lumières m’avait proposé de venir le voir chez lui, dans l’Yonne.

Il était déjà malade, et avait dû se reposer quelque peu en début d’après-midi, après un repas partagé avec son épouse d’origine russe, Nada.

Nous avions parlé toute la journée, de Jean Cocteau, de sa vie à Londres, de Wim Wenders, des clips pour le groupe britannique New Order.

Il m’avait offert des photographies de tournage, puis montré son hangar rempli de vieux projecteurs.

Dans son jardin, non loin d’une statue de Vénus, il avait fait construire un amphithéâtre de plein air pour y recevoir l’été ses étudiants de l’école Louis-Lumière où il enseignait.

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Henri Alekan (1909-2001) était un passeur passionné, un humaniste sans fausses illusions, mais fidèle au fond à l’épopée du Front populaire, un communiste antistalinien croyant en l’art élitaire pour tous et la beauté comme concorde.

J’ai sans cesse eu près de moi, dans les bureaux que j’ai occupés, comme un talisman, son livre fondamental, Des lumières et des ombres.

La réédition, enrichie de textes inédits et d’une riche iconographie, de l’ouvrage autobiographique Le Vécu et l’imaginaire, paru une première fois en 1999, est une excellente nouvelle, permettant aux plus jeunes, aux cinéphiles et aux amateurs d’art, de faire à leur tour la rencontre d’un homme majuscule resté modeste.

Henri Alekan fut le chef opérateur de films ayant marqué l’histoire du cinéma, La Bataille du rail (Clément), La Belle et la Bête (Cocteau), Anna Karenine (Duvivier), Les Amants de Vérone (Cayatte), Juliette ou la Clef des songes (Carné), Vacances romaines (Wyler), Austerlitz (Gance), La Princesse de Clèves (Delannoy), Topkapi (Dassin), L’Etat des choses (Wenders), Le Toit de la baleine (Ruiz), La Truite (Losey), La Belle Captive (Robbe-Grillet), Esther (Gitaï), Les Ailes du désir (Wenders).

La liste est bien entendu loin d’être exhaustive, mais indique immédiatement le respect attaché à un nom symbole de qualité, de professionnalisme, de goût sûr, de recherche artistique.

Petit-fils d’un grand-père juif et militaire, Alekan rappelle l’atmosphère qui régnait en France plusieurs années encore après la réhabilitation du capitaine Dreyfus en 1906 : «Toute mon enfance baigna dans le climat tragique des retombées de l’Affaire Dreyfus. Il n’y avait pas une famille qui fût indifférente à l’ « Affaire ». (…) il se trouvait encore des anti-dreyfusards convaincus de la culpabilité du militaire. L’antisémitisme continuait ses ravages. »

Après s’être essayé au théâtre du Guignol, Henri Alekan commença à travailler comme assistant opérateur en 1929, participant au tournage de Fantômas de Paul Fejos au studio Billancourt en 1931, avant de rencontrer deux ans plus tard son véritable maître en la matière, Eugen Schüfftan, très sensible au climat de haine xénophobe régnant alors en Allemagne comme en France.

Les tournages vont s’enchaîner, en Grèce, en Camargue, mais surtout en studio, le jeune opérateur côtoyant la vie quotidienne des techniciens et des acteurs de renom, Dita Parlo, Pierre Blanchar…

Arrivent les grandes grèves de 1936, puis la création de l’association Mai 36 avec Germaine Dulac, Henri Langlois, Georges Franju, Henri Laspeyre, Simone Dubreuilh et Pierre Cellier, dans le but de défendre un cinéma de qualité en contact avec la révolution sociale alors en cours.

1939-1940 : le voici soldat (il était militant pacifiste), puis participant à la débâcle avant d’être fait prisonnier, de s’enfuir, d’être repris, de sauver sa vie par miracle, puis de gagner le Sud, la zone libre, Nice, et les studios mythiques de la Victorine, utilisant pour son travail des filtres merveilleux – « les colorants utilisés étaient coulés dans la masse du verre -, dont il se servira encore plus tard avec magie pour L’Etat des choses et Les Ailes du désir, de Wim Wenders.

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Arrive l’aventure du tournage de Tobie est un ange (1941) de son ami Marc Allégret, où Alekan déploie pour la première fois son art avec brio.

Les rencontres se multiplient, Gérard Philipe, Odette Joyeux, Edmont T. Gréville, Marcel Achard, les frères Prévert… René Clément et Jean Cocteau (qui lui présente Colette).

Le tournage de La Belle et la Bête commence en août 1945 : « Cocteau cherchait des images hors du commun. Je le comprenais parfaitement. Peu expérimenté, quoique j’eusse beaucoup réfléchi à ces problèmes esthétiques, je tâtonnais avant de trouver la place idéale pour la caméra. Il n’était pas question de théorie. Il fallait foncer, aider à bâtir le décor des draps, orienter la scène selon la lumière solaire, imaginer le déroulement de l’action, suggérer l’emplacement des acteurs, choisir le bon objectif, placer les écrans réflecteurs et les projecteurs, maîtriser les contrastes, sélectionner les filtres correcteurs, suivre attentivement la démarche mentale de Cocteau, ne pas l’entraver, comprendre sa fantaisie, son humour, saisir son sens de l’esthétique. Bref, ne pas trahir sa mise en scène mais s’y incorporer. »

Alekan invente, trouve, cherche des solutions techniques, conseille, éblouit.

1944 : La Bataille du rail. 1946 : Le premier Festival de Cannes. 1945-1947 : Les Maudits (René Clément), avec la superbe Anne Campion. 1947 : Anna Karenine, tourné à Londres où Alekan, très respecté, découvre l’organisation quasi scientifique du travail inspirée de la division du travail dans les studios hollywoodiens.

Les films s’enchaînent, ainsi que les souvenirs et les réflexions de fond : « L’éclairage d’un film est une continuité mentale qui prend ses sources dans une vision intérieure. »

Parole de William Wyler, à qui il montre ses essais d’éclairage : « Je n’y verrais rien, je ne connais pas la technique. Vous êtes le seul responsable de l’image. » Alekan : « Mon travail sur Vacances romaines fut un enchantement. »

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En 1955 (premier long voyage aérien), il est au Japon pour Typhon sur Nagasaki d’Yves Ciampi : « Lors d’un repos, hélas trop bref, nous allâmes à Hiroshima. Atroce fut l’impression ressentie en visitant cette ville, et surtout le lieu précis où la bombe atomique était tombée seulement dix ans avant notre séjour. Nous étions cloués d’effroi en parcourant la grande place où venait d’être érigé un monument au service des morts. (…) J’étais oppressé, hanté par les souvenirs et les récits. Obsédé par l’image de cet éclair foudroyant qui, pour mettre fin à la guerre, créa d’immenses douleurs à jamais irréparables. »

Tournage du Cerf-volant du bout du monde (Roger Pigaut) en Chine (1957-1958).

Hommage à la sculpture avec le film personnel L’Enfer de Rodin : « Je n’ai pas vendu le film. Ni aux distributeurs, ni à la télévision française, elle le trouvait un peu trop érotique. C’était en 1959… »

Gance sur le tournage d’Austerlitz : « Alekan, vous êtes le Delacroix du cinéma ! »

Voyage à Cuba en 1962 avec Armand Gatti – film L’Autre Cristobal, présenté dans la foulée à Cannes.

« J’imaginais qu’un jour un metteur en scène accepterait de procéder à des transpositions de couleur. Je pensais qu’il fallait abandonner la couleur naturaliste et, comme les peintres, transposer la couleur. » – ce seront des tentatives pour Topkapi, de Jules Dassin.

Beauté timide et troublante d’Isabelle Huppert éclairée dans La Tuite de Losey (1985).

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Photographie stupéfiante d’Henri Alekan mesurant la lumière près de Nick Cave pour Les Ailes du désir.

Se terminant par un entretien avec Jean Douchet, la deuxième édition du Vécu et l’imaginaire est, on l’a compris aisément, un livre dense, passionnant, passionné.

Propos de l’ancien corédacteur en chef avec Eric Rohmer des Cahiers du cinéma : «Alekan pratiquait la règle des trois sources. Trois sources lumineuses : des rampes en haut, en bas, sur le côté. A l’inverse, les chefs opérateurs de la Nouvelle Vague comme Néstor Almendros entre autres n’utilisaient qu’une seule source de lumière. C’était en quelque sorte le combat de l’irréalisme contre le naturalisme. »

C’était la gloire d’un immense professionnel travaillant avec art et connaissant son métier comme personne.

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Henri Alekan, Le vécu et l’imaginaire, édition et préface de José-Louis Bocquet & Philippe Pierre-Adolphe, La Table Ronde, 2019, 384 pages – 177 illustrations

Editions La Table Ronde

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Se procurer Le Vécu et l’imaginaire

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