Flaubert se baigne, par Alexandre Postel, écrivain

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« A son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim. »

On entre à Carthage, à Rome, mais entre-t-on à Concarneau ?

Quand il arrive en septembre 1875 dans le port breton pour la seconde fois de sa vie, l’écrivain Gustave Flaubert est un homard fatigué.

Autour de lui, la mort rôde, s’emparant de sa mère, de son grand ami Bouilhet, et puis des autres « Jules de Goncourt, Gautier, le petit Duplan qui comprenait si bien Sade, Ernest Feydeau, tous ces lettrés dont la fréquentation rendait la vie moins ennuyeuse et qui tombent comme des mouches. »

Le grand homme a besoin de respirer, de nager, de s’alléger, de s’abrutir, de rendre visite au savant Pouchet à la station marine, de regarder les algues rares, et de discuter, après quelque nouveau cauchemar, avec Charlotte, la servante de l’auberge où il réside.

Le sexe ne l’intéresse plus, il est obèse, lutte comme toujours contre le néant.

« L’armoire à glace lui présente le reflet de sa nudité. Son œil morne, sa moustache tombante, son teint congestionné et l’affaissement de ses chairs lui donnent l’air tout à la fois d’un vieux cabotin et d’un boucher, autrement dit d’un homme usé par un travail répétitif auquel il ne croit guère. Empiler les rôles, abattre les bêtes, enfiler les phrases, c’est tout un ; c’est sous des masques différents, le même rêve déçu de l’incarnation, du Verbe fait chair, de la chair imprégnée par le Verbe. »

Sa nièce Caroline, dont il a la charge depuis qu’elle est orpheline, le préoccupe, mariée à un négociant, exploitant forestier frôlant la faillite. Il se doit de la protéger, de la renflouer, mais comment faire quand on manque comme lui d’argent ?

Il lui faut réinventer des phrases, écrire de nouveau, vite et bien, ce sera La légende de Saint Julien l’Hospitalier, pour un recueil qui sera un succès, Trois contes.

Cette histoire, Alexandre Postel la raconte dans un livre brillant, intelligent, très bien écrit, Un automne de Flaubert – quatrième ouvrage chez Gallimard, après Un homme effacé (2013), L’Ascendant (2015) et Les deux pigeons (2016).

Flaubert est un latin, il a le sens du destin, du devoir, de l’excès, contre les Prussiens ayant gagné la guerre, ces normopathes.

« Être un latin, c’est savoir que le style est un empire capable de tout contenir, de Rotomagus à Palmyre ; c’est embrasser du même regard le marbre et le jet d’urine qui le souille, l’ordre et l’ordure, le rituel et sa parodie, la langue et sa contrefaçon. »

Il a rencontré Hugo – « qui tient à la fois du grand crocodile majestueusement étendu sur les berges du Nil et du petit mammifère au regard oblique, l’ichneumon, qui se jette dans la gueule du crocodile pour lui dévorer le foie » -, mais l’ogre historique le déçoit quand il parle de Goethe : « Si Victor Hugo n’a rien de mieux à dire que n’importe quel bourgeois de Rouen, qu’attendre de la vie ? »

Autant manger, bâfrer, dévorer, s’empiffrer : « les seules joies de monsieur Gustave sont gustatives, conclut-il en portant à sa bouche un morceau de pied de porc. »

Attention, l’immense écrivain va parler, approchez-vous, écoutez : « Dites, mes bichons, vous ne sentez pas venir la faim ? »

La phrase d’Alexandre Postel est drôle, savoureuse, très informée, empathique.

« Mais les instincts de cet homme ne le conduisent pas dans cette direction ; les crises de l’existence ne se résolvent pas, chez lui, en énamorations soudaines. D’abord, il a toujours été très maître de son foutre (quoique d’une autre manière que saint Joseph) ; quant au sentiment, c’est ce qu’il redoute le plus au monde, à la fois parce que la sentimentalité excessive qu’il porte en lui le terrifie, et parce que c’est l’écueil où ont sombré presque tous les écrivains de sa génération. »

Passe un chien jaune, c’est un ange à quatre pattes.

Passe Alexandre Postel, né aux alentours de 1842, assurément un ami, comme les survivants, George Sand, la princesse Mathilde et Tourgueniev.

« Voilà une heure que le soleil a cessé d’éclairer sa chambre. Le bougeoir de laiton ne soutient plus qu’un moignon de chandelle. Flaubert sonne et demande à mademoiselle Charlotte d’en apporter une autre ; quand le petit ange revient, une bougie blanche à la main, la pièce baigne dans un demi-jour bleuté qui estompe les contours du large corps immobile, assis comme la statue d’un dieu au fond d’un temple. »

C’est vraiment bien, non ?

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Alexandre Postel, Un automne de Flaubert, Gallimard, 2020, 138 pages

Site Gallimard

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Se procurer Un automne à Flaubert

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