Des livres inclassables pensés comme des laboratoires, Paris-Brest, par Grégory Valton, éditeur, plasticien

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© Sandrine Marc

Offrant aux artistes très différents qu’il publie des cartes blanches, Grégory Valton, fondateur des éditions Paris-Brest (Nantes), aime que chacun de ses ouvrages invente une forme nouvelle adéquate à son propos.

A première vue déroutants, ces opus se présentent souvent comme des recherches en cours, s’inscrivant pleinement dans le champ de l’art contemporain dans la mesure où sont interrogées chaque fois les possibilités et les limites du médium photographique.

Il ne s’agit pas de produire systématiquement du bel ouvrage, mais d’entrer dans des laboratoires de création, la dimension plasticienne de chaque objet produit outrepassant la logique du livre de photographie traditionnel.

A l’occasion de ses quatre dernières publications, j’ai souhaité donné la parole à Grégory Valton, afin de témoigner en toute connaissance de cause de la fine intelligence de ses auteurs.

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© Sandrine Marc

Barrage de Sarrans, de Sandrine Marc, est un très beau livre paysager consacré au barrage hydraulique aveyronnais, vidé en 2014. Des chemins se découvrent, des ruines, et l’étonnante présence d’une espèce végétale pionnière, la renouée persicaire. Les éditions Paris-Brest ne sont-elles pas particulièrement sensibles à la façon dont le temps rencontre les lieux ? Avec Barrage de Sarrans, c’est comme si l’on entrait dans une archéologie vivante. Les couleurs des images ont-elles été repensées durant le moment de l’editing ?

Barrage de Sarrans est réalisé lors de la vidange du barrage hydraulique dans la vallée de la Truyère dans l’Aveyron, en 2014. Durant une journée, Sandrine va arpenter ce paysage transformé et choisir de montrer ces vingt photographies. C’est vrai que l’on retrouve un lien au lieu et au temps (Thomas Bouquin, Benoît Grimalt, Sara A. Tremblay). Ces préoccupations traversent mon travail, donc j’y suis forcément sensible. Mais une carte blanche est donnée aux artistes, donc je ne pense pas aiguiller le choix du projet à présenter. Je pousse à aller vers une forme expérimentale. Mais la photographie reste appliquée, malgré elle.

Sandrine s’est complètement accaparée le livret et l’étui. C’est une photographe très consciencieuse qui produit depuis quelques années ses propres éditions/multiples. Elle prête une grande attention, un soin particulier à l’éditing, à la maquette. Pour ce livret, Sandrine a pris le contrôle de tout, de la mise en page à l’impression. Et les couleurs et les noirs et blancs ont soigneusement été préparés. De plus, l’étui a complétement été réinvesti et la forme du Paris-Brest s’en trouve renouvelée. Son livre est devenu une référence pour les nouveaux artistes invités. Et j’espère que la forme va encore bouger, au fur et à mesure des cartes blanches.

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© Julien Quentel

Smile ! de Julien Quentel se présente sous la forme d’un poster plié sous agrafes. Qu’est-ce que ce livre montrant une structure jouant de façon ironique avec l’écœurement ? Est-ce un memento mori ?

Julien a longtemps réfléchi à la forme de l’édition, à son sens, à sa finalité et fait plusieurs tentatives de mise en page avec la taille imposée par la collection. Il souhaitait exploiter le maximum de surface de papier dans une seule et même page. Contrairement aux autres Paris-Brest où le défilement de pages amène à une narration, Julien souhaitait un autre possible, d’où cette proposition d’une seule image sur une seule face. La forme du poster a ensuite été pliée et agrafée à l’étui, obligeant le manipulateur à démembrer la publication, laissant des stigmates sur l’image. L’objet mutilé devient alors lacunaire, dans un acte qui fait sens pour celui qui l’accomplit.

Le choix de l’image reproduite de la portière, membre esseulé d’une automobile, a longuement été réfléchi. Elle est accrochée au mur, sur un fond neutre, la prise de vue est frontale. La pièce reproduite a donc a été pensée pour être exposée. Le poster vient clore l’action. Puis il y a ce détail sur l’étui, cette glace avec des copeaux de chocolat. À y regarder de plus près, ce sont des abeilles engluées. Comme des reliques macabres du monde industriel et naturel, dans un aveu d’incompatibilité. Smile ! est un memento mori aux accents ballardien.

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© Sara A. Tremblay

Parmi, de Sara A. Tremblay est un livre de tonalité élégiaque, célébrant la grâce du simple et des éléments de la nature. Quelle place occupe cet opus horacien dans votre structure éditoriale ?

Parmi, est un titre en suspens. C’est l’été au Québec, dans le nouveau lieu où réside Sara, en campagne. Elle est au milieu de la nature, au bon endroit, sans sa vie d’avant et se laisse porter par les jours, les éléments. Ce livret raconte ça. C’est comme une mue, un renouvellement, c’est avant l’hiver où la vie se passe à l’intérieur. Là, c’est dehors. C’est un temps suspendu, et Sara est aux aguets, à l’affût de ce qui l’entoure. Peut-être comme la découverte ou la redécouverte d’un nouvel environnement. Il y est question d’envahissement, d’expérimentations, de formes, de gamme chromatique, de retour sur des traces, de lumière, d’instant. Et puis l’autoportrait qui nous interroge, nous prend à témoin. Et la maison à la fin qui apporte du mystère, avec l’étui qui forme comme une peau de protection. Oui, c’est un long poème, et en l’écrivant, cela me donne envie de proposer à Sara un Parmi, sous la neige…

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© Thérèse Verrat & Vincent Toussaint

Le livre Conservation, dépliable à la façon d’un accordéon, est le premier de cette sorte publié par votre maison d’édition, non seulement concernant sa forme, mais aussi son contenu, composé d’images hypnotiques, flottant entre peinture et photographie. Qui sont Thérèse Verrat et Vincent Toussaint les auteurs de cet ouvrage singulier ? Comment ont-ils travaillé ensemble ? De quelle nature sont les images ici présentées ? Pourquoi ce choix éditorial ?

Thérèse et Vincent sont un duo d’artistes qui vivent à Paris. Ils ont exposé la série Forma cet hiver durant Photo Saint Germain. Ils travaillent avec une seule caméra l’un contre l’autre, l’un avec l’autre, l’un et l’autre. Les formes qu’ils produisent interrogent le réel, mais sont insaisissables. Car il s’agit bien de formes, d’objets-images qui sont montrés. Pour citer Virginie Huet, qui signait le texte de l’exposition : « Pour comprendre ce qui les lie, il faut dresser l’inventaire des formes curieusement familières peuplant leur répertoire sans âge, du moins plus antique que d’aujourd’hui ».

Conservation est une série de neuf photographies sans images, neuf plans-films qui ont été conservés dans le congélateur, puis qui ont été révélés aux regards. Dans la salle d’exposition, ces images, abstraites, sont montées sous verre cerclé de plomb et posées sur des podiums. Elles se regardent recto-verso et nécessitent un déplacement du corps. Thérèse et Vincent ne savent pas non plus si les formes produites sur les plans-films, une fois exposées à la lumière, vont résister au temps car elles n’ont pas été développées ni fixées. Peut-être que la révélation va se prolonger. Cela parle de photographie, mais de manière indicible et me renvoie aux images de Philippe Gronon qui invente des objets photographiques capables d’emprisonner quelque chose (et me renvoie aux icônes). D’où peut-être la nécessité d’en faire une édition avant que « cela » ne disparaisse. Je pense que c’est cela qui m’a plu et qui collait bien avec Paris-Brest : cette manière de parler d’un médium mais sans le montrer, de brouiller les pistes. Ensuite, j’ai vu Thérèse et Vincent et pas mal de choses me liaient à eux (dont le travail à deux). Ils m’ont proposé la forme du Leporello qui présente les plans-films au format, de manière très simple. Ce projet est une collaboration avec les graphistes T&D studio (encore un duo) et nous avons imprimé chez Escourbiac pour l’ouverture de l’exposition.

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© Julien Quentel

Chaque nouveau livre se présente-t-il pour vous comme un défi formel ? Êtes-vous davantage lu, vu, regardé, par le monde de l’art contemporain que par celui venu des livres de photographie traditionnels ?

J’aimerais penser l’ouvrage sans sa forme « livre », le penser comme un objet, incasable dans sa bibliothèque mais qui pourrait être présenté en galerie. Je pense ici à des objets-livre comme AULT de Thibaut Brunet publié chez Mille cailloux ou la collection « Saison » montée par Filigrane entre 2003 et 2008 (format et nombre de pages imposés). Je pense Paris-Brest comme un laboratoire, où les artistes tentent des expériences. Le format imposé de la collection « Format » (18×26 cm – 16 pages) a été voulu au départ pour que les artistes repensent, dépassent et créent une forme dans la forme.

Ensuite, étant artiste, je suis volontairement plus présent dans les réseaux de l’art contemporain que dans celui de la photographie. Les livrets « Format » sont des objets sans textes (depuis 2019), assez froids, et loin des belles factures des livres de photographies. Je trouve que les plasticiens dans l’exposition, ont dépassé la question de la mise en espace, de l’accrochage. Cela fait bouger ma pratique artistique donc les éditions que je propose vont dans le même sens.

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© Sara A. Tremblay

Comment et où présentez-vous vos livres ? Comment les défendez-vous dans une production française et internationale devenue pléthorique ?

Je mets les livres en dépôt dans quelques librairies telles que la Librairie Sans Titre et Le Bal à Paris ou bien la librairie de la HAB à Nantes, qui sont tournées vers une ligne éditoriale contemporaine. Cela est plus facile avec le livre de Thérèse et Vincent (Conservation) car il a un « vrai » statut (couverture cartonnée, belle impression), qui est plus facilement repérable dans les rayons. Les titres de la collection « Format » (18×26 cm – 16 pages), sont vite dilués parmi les autres ouvrages. Lorsque 12 livrets seront sortis, je pense faire un coffret pour donner plus de consistance/matière à cette collection. Mais mon moyen de diffusion de prédilection reste le salon. J’essaie d’en faire un par an (Rolling Paper au Bal, Mise en Pli #2 au FRAC PACA et Revue #1 à l’ENSBA de Nantes). J’aime expliquer aux gens comment se construit la collection, la manière qu’a eu chaque artiste de procéder.

C’est vrai que la production de livres, surtout de photographie, a explosé ces dernières années. Diffuser son travail par le livre est plus simple que de trouver un lieu intéressant/décent pour exposer ses photographies. Cet attachement des photographes à l’ouvrage n’est pas récent puisqu’il est apparu avec American photographs de Walker Evans (la scission entre livre de photographies et livre de photographe date du début du XXème). Pour ma part, je me suis volontairement glissé à la lisière de l’art contemporain, en creusant le champ de l’image au sens large. Ce sont des cartes blanches faites à des artistes, donc certains livrets ont un aspect rugueux, difficilement pénétrable et d’autres livrets (ceux des photographes) sont peut-être plus lisibles. Ici, je défends aussi l’impression chez des imprimeurs situés à moins de cent kilomètres d’où je réside. Le livre-poster de Julien Quentel a été imprimé à sept stations de tramway de chez moi, en offset et à cent exemplaires ! Avec les éditeurs de la Région des Pays de la Loire, nous développons ainsi un réseau d’imprimeurs locaux. Nous réfléchissons ainsi à une économie solidaire et écologique du livre.

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© Thérèse Verrat & Vincent Toussaint

Comment bâtissez-vous la cohérence de votre maison d’édition, déjà riche de huit titres ?

Je continue de travailler avec des artistes dont les projets ont une cohérence au sein de Paris-Brest. En 2020, Alma Charry, Myriam Gaumond et Karine Portal vont investir chacune un livret « Format ». Il va s’agir de dessins, d’installation, de photographie, d’archives, toujours dans une forme libre et expérimentale. Je n’interviens en rien dans la maquette des artistes, sauf s’ils me le demandent. La cohérence fonctionne au coup de cœur je crois, mais le risque est à la longue de tomber dans une répétition des « écritures », ce qui pourrait arriver si je n’invitais que des photographes. C’est pourquoi j’ai ouvert le champ aux plasticiens ayant des pratiques pluridisciplinaires.

Ensuite, pour la collection « Hors-Format », j’essaie de développer un ou deux projets par an, car cela prend du temps. Les artistes me contactent car ils sentent qu’il y a quelque chose à faire avec Paris-Brest. Le nom y joue pour beaucoup. À Rolling Paper, une personne est venue me voir juste parce qu’elle aimait le nom de la maison d’édition. C’est avant tout une histoire de rencontres. Le projet vient ensuite. C’est comme ça que le livre s’est fait avec Thérèse et Vincent. Cette année, deux autres livres de cette collection vont paraître : Paris bonjour au revoir de Benoît Grimalt, traversée de Paris de la Porte de Clichy à la porte de Choisy en empruntant les rue qui commence par la lettre C (voir Espèce d’espace de Pérec) et un livre avec Mathias Pasquet qui va retranscrire une résidence de recherche. Je suis plus présent sur ces ouvrages car nous pensons ensemble la forme du livre, le déroulé, le chemin de fer, le format,…

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Sandrine Marc, Barrage de Sarrans, éditions Paris-Brest, 2019, 16 pages – 100 exemplaires numérotés

Julien Quentel, Smile !, éditions Paris-Brest, 2019 – 100 exemplaires numérotés

Sara A. Tremblay, Parmi, éditions Paris-Brest, 2019, 16 pages – 100 exemplaires numérotés

Thérèse Verrat & Vincent Toussaint, Conservation, éditions Paris-Brest, 2019 – 200 exemplaires

Paris-Brest Publishing

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