Sans titre, à propos d’une pandémie, par Véronique Bergen, écrivain (1)

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Graffiti de Gregory Borlein à Munich

Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles .

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Véronique Bergen m’a répondu ainsi.

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Collectif RBS Crew, Dakar, 25 Mars 2020

 

« SANS TITRE

par Véronique Bergen.

Bien que j’éprouve une forte réticence à ajouter un texte à la pandémie de témoignages, d’interventions (fussent-ils éclairants, novateurs, bouleversants), trouvant quelque part obscène de rendre visible, de partager des réflexions, des états d’âme là où d’autres luttent, s’engagent par des actions et non des « words words words », par amitié pour Fabien Ribéry, j’ai accepté sa proposition. Extrait d’un texte en cours destiné ou non à être publié, parachuté ici hors contexte.

« Partons ! Partons avant qu’à l’épidémie ne réponde une pandémie militaire, dictatoriale, une pandémie de témoignages. Moi, je vous dis, on va se ramasser un ras de marée de poèmes, de romans, de films, de chansons à gerber sur « comment j’ai vécu le confinement », « Omar, pardon, Corona m’a (presque) tuer ». La quarantaine mondiale va devenir une bicentaine, une éternitaine. Corona et Big Brother font bon ménage… ».

« L’homme, le plus grand des virus, a sécrété un virus-miroir qui va l’éliminer. La Terre, la nature pourront enfin respirer, reprendre leurs droit ».

« Qui a envoyé l’épidémie ? Le Créateur ? Les Erynies ? Némésis ? L’homme lui-même, à la fois destinateur et destinataire, cause, vecteur et cible ? Comment l’interpréter, la décrypter ? Sous un angle médical ? Sous un angle comptable ? Théologique ? Métaphysique ? A-t-elle seulement un sens ? Un nom ? Un pedigree ? Pourquoi chercher à la comprendre ? Nous piège-t-elle dans notre manie herméneutique ? A quoi force-t-elle les humains ? A repenser leur manière de vivre ? Est-elle une purgation cyclique, un phénomène de rééquilibre du désordre ? Une farce tragique ? La manifestation d’un courroux du Destin ? ».

« Un châtiment de Dieu ? Un fléau auquel la nature a dû recourir pour ne pas crever ? Que faire avec une humanité qui saccage toutes les formes de vie si ce n’est lui envoyer une petite entité de rien du tout qui extermine l’exterminateur ? Au fil des millénaires, les pandémies reviennent, sèment la terreur, déciment, capricieuses ou selon une régularité qui nous échappe. Elles réordonnent la vie en la tuant, en déchaînant le chaos».

« Elles viennent et partent sans raison. Elles surgissent brusquement, prennent de court, suscitent une gamme de réactions qui suivent sempiternellement le même ordre. D’abord, elles inspirent l’incrédulité, le déni. Les esprits les minimisent, s’en gaussent, crânent. Ensuite, elles franchissent la barrière de la conscience qui intègre l’information de leur présence. Surgit alors une peur qui confine à la panique. Les humains perdent pied, vacillent, se barricadent, prient, agissent, s’accommodent plus ou moins des mesures de quarantaine. Si elles durent longtemps, une routine s’installe. Un compagnonnage désagréable. Violence du confinement, violence de voir le lot des victimes. Les questionnements. Pourquoi tel ou tel meurt, pas les autres ? Certains développent des réflexes de survie de type humaniste, une empathie, un esprit de solidarité. Chez d’autres, de vieux instincts cannibales, égoïstes, ressurgissent, leurs inhibitions disparaissent sous l’effet de la peur. Ils sèment le mal, foutent le bordel. Leur maître, c’est la peste, la grippe espagnole, Mister Corona estampillé 19. Comme lui, ils trucident. Quand les pandémies sont rassasiées, que, repues, elles ont digéré des bataillons de cadavres, elles s’éloignent, reviennent parfois, traîtresses alors qu’on les croyait éteintes. La vie reprend alors. Soit, les humains repartent sur d’autres bases, tirent un enseignement de la faucheuse. Soit ils font comme si l’épidémie n’avait jamais existé et reprennent de plus belle leur mode de penser et d’exister, leur course vers l’abîme, forçant le virus à revenir sous une forme mutante des décennies plus tard, mauvais élèves incapables de comprendre ce qui leur est advenu et pourquoi. Tout le travail viral est à refaire ».

« Elles viennent avec raison quand les populations animales, les forêts, les océans n’en peuvent plus, quand les humains saccagent la planète ! Elles partent avec raison quand elles pensent que les bipèdes en tireront une leçon ». »

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Véronique Bergen est l’auteure du récent Barbarella, Une space Oddity, essai publié aux Impressions nouvelles, 2020 – 128 pages 

Véronique Bergen publiera cet automne un récit intitulé Ulrike Meinhof aux éditions Samsa, et un essai sur  Martha Argerich aux éditions Tinbad

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Aaron Darling, Austin, 24 mars 2020

Articles et entretiens avec Véronique Bergen disponibles dans les archives de L’Intervalle

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Mort à Venise, Visconti, 1971

 

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