
Quand il marche, Eric Bourret photographie les terres, les roches, les broussailles, comme s’il s’agissait de cosmos.
Dans l’apparent chaos de ce qui apparaît, l’artiste isole par son cadre des organisations formelles à la fois mystérieuses et, dans leur logique propre, de grande cohérence.
La raison humaine n’est pas équipée pour comprendre la fine nécessité des entrelacs et des réseaux de veinules, de stries, d’épines, de chemins de glaces, que nous prenons pour des abstractions quand il faudrait y entendre une composition inouïe.

Car ici tout parle, tout s’exprime, tout enrage d’expression, tout s’adresse à une voix plus intérieure que les agitations de l’ego.
La nature ne cherche pas de traducteur – il y a peu de François d’Assise -, plus libre que mots d’hommes la réduisant à quelques griffures sonores.
Elle demande une contemplation muette, presque béate ou stupéfaite, et pourtant engagée dans une sorte de basculement de toute psychologie vers la pureté d’être.

Dans les le Causse du Larzac, Eric Bourret se heurte à des insurrections végétales, des taillis épais, des ronces, des murailles végétales.
N’entre pas ici qui ne possède pas le mot de passe : aime-moi jusqu’à la déchirure.
Imprimées essentiellement sur des doubles pages pleines, dans un ouvrage de grand format (Arnaud Bizalion Editeur), les massifs végétaux qu’a rencontrés le photographe sont des possibilités de départs de feu, des abris pour des êtres de légende, des réserves de secrets.

Tout est calme en apparence, mais les branches cassées brutalement, les arbustes isolés résistant dans le désert des hauts-plateaux, indiquent qu’il y a plus ici que batailles d’hommes, mais vents de violence originelle, bouleversements de fond, assemblées de géants en furie.
Qu’il se rende aux Açores, en Afrique du Sud ou dans les Grands Causses, Eric Bourret cherche dans la nature qu’il traverse et contemple une confrontation avec le sauvage, l’indemne, l’incalculable.
Les forêts primaires tremblent encore de leur éclosion première dans un ciel cézanien.

Les grands arbres sont là, face au regardeur, mais aussi, déjà, un peu partis, transformés en puissance d’imaginaire, doubles, triples, multiples, entre présence pleine et visions de cosa mentale.
Hamlet voyait marcher vers lui tout un peuple de troncs, quand Eric Bourret photographie depuis le sol une épouvantable beauté venant à lui comme un engloutissement.
Une terre qui peut être âpre, sèche, brûlée, fendue, fendillée, désertée, désespérante.

Une terre de cratères et d’herbes assoiffées.
Une terre recouverte d’eaux et de lumières (série Lac du Salagou), comme le rêve d’un noyé pensif accroché aux derniers poteaux de couleur.
Terres, qu’accompagne un texte du philosophe et poète Pierre Parlant, est une méditation sur le temps, et l’incorruptible au-delà des ravages.

Eric Bourret, Terres, texte de Pierre Parlant et Ivonne Papin-Drastik, Arnaud Bizalion Editeur, 2020


Terres est publié à l’occasion de l’exposition éponyme présentée au Musée de Lodève du 4 avril au 23 août 2020 (vérifier les périodes d’ouverture), et dans une version différente au Musée de Millau et des Grands Causses du 11 décembre 2020 au 9 avril 2021

J’ai connu ‘intervale » grâce à un autre auteur M.Heanel dont les chroniques dans Charlie Hebdo me ravissent souvent. Pourtant je ne l’ai jamais lu. C’est mal. Mais lors d’une de ses chronique il a parlé de vous, de ce site, à cause de la photographie à cause des mots.
J’ai choisi cet article pour réagir car j’ai été sensible au textes et aux photos. Mais je voulais vous écrire la respiration que me procure vos articles, surtout en ces temps morbides. Le monde semble avoir cessé de raisonner, de penser, de regarder, de rêver, alors que nous en avons besoin plus que tout. Besoin j’insiste. J’en ai besoin et vous m’offrez ce pas de côté
Merci
J’aimeJ’aime