Seuls, mais ensemble, Robert Doisneau-Maurice Baquet, une amitié

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© Atelier Doisneau

« Je tâcherai de garder la joie de voir les choses puisque de toute façon chaque type est seul, c’est comme ça, mon pauvre monsieur. »

C’est évident pour beaucoup, peut-être, mais il n’y aurait pas Robert Doisneau sans Jacques Prévert, comme il n’y aurait pas Jacques Higelin sans Prévert et Cocteau, c’est-à-dire sans une certaine idée de l’existence incarnée par l’énergie et les vertiges du verbe pirouettant.

Les milieux autorisés sont généralement peu amènes pour la photographie dite humaniste, la trouvant trop académique, trop sentimentale, manquant d’ambitions esthétiques.

Pourtant, qui aura mieux accompagné au quotidien la classe ouvrière et le peuple en ses tristesses et joies ordinaires que des artistes, souvent d’obédience communiste, comme Willy Ronis, Edouard Boubat, Sabine Weiss, Jean-Philippe Charbonnier, ou Robert Doisneau ?

La publication de vingt-cinq lettres du photographe globe-trotteur de Montrouge (1912-1994) adressées à l’alpiniste, acteur et violoncelliste Maurice Baquet (1911-2005) est une fête pour l’esprit, permettant d’entendre la voix si singulière, bienveillante et drôle, de Doisneau.

Humour, vivacité, intelligence de la relation et tonic des remarques facétieuses d’un photographe travaillant sans relâche pour des magazines, en France ou à l’étranger, souvent aux Etats-Unis.

Commentaires dudit : « Je fais le hanneton dans le verre de lampe. » / « La photographie me laisse chaque soir épuisé, brisé, pantelant. »

Publié par Actes Sud sous le titre J’attends toujours le printemps, cette correspondance entamée en 1960, accompagnée d’une série de photographies fantasques de l’ami au violoncelle (je pense à Henri Alekan, mais aussi, bizarrement, à Bernard Plossu), est une belle façon de casser les clichés associés au nom de Robert Doisneau, qui n’était pas, loin s’en faut, qu’un vendeur de cartes postales pour touristes (il les détestait) pressés.

Le ton est très français, popu et fin.

Resté modeste, Doisneau est un être pudique, invité à photographier à Palm Springs (Californie) des millionnaires dans « un vache de ciel bleu infatigable » : « Tu ne peux imaginer les maisons : piscine, faux Utrillo dans les cabinets, bouteilles sortant giclant plus exactement sur le bar et du violet, du vert, du mauve, je ne sais plus, des tapis où je me tords les chevilles, assez de luxe pour le gars de Montrouge. (…) Je fais des tas d’images, que vaudront-elles va le savoir ? » (voir Robert Doisneau, Palm Springs 1960, Flammarion, 2010)

Les anecdotes s’enchaînent : « Au retour, à côté de moi, un couple de bonne qualité. Le monsieur a dit à la dame ‘je relis Pascal, on devrait toujours relire Pascal’ alors la dame ‘quand je vais à New York, je me casse toujours un ongle’. » N’est-ce pas merveilleux ?

Le voici maintenant, pour des commandes, chez Simenon à Lausanne, ou à Madrid du côté du Prado, en Belgique avec les tisserands flamands, ou à Saint-Fons avec des métallurgistes : « Bon, alors je continue mes travaux pour la satisfaction de mes employeurs : publicité et industrie sont les deux grosses mamelles auxquelles je pompe.»

Lettre du « mercredi fin décembre 1961 » : « Au printemps, je dois faire une exposition de photos, jusqu’ici la chose m’était apparue comme totalement inutile et un peu prétentieuse, mais je suis tombé sur un généreux agité dont le rôle est de compliquer la vie des gens en leur donnant des obligations alors, si tout va sans autres éléments inattendus, il y aura coquetèle, belles dames et je dirai un message tout comme un simple Jean XXIII. »

On le voit, chers jeunes lecteurs, la reconnaissance de la photographie comme art en France – Agathe Gaillard et Françoise Paviot sont encore des bambines – n’en est qu’à ses balbutiements.

En attendant, il faut faire bouillir la marmite : « Je suis en état d’agitation, avec plein de boulots idiots dont la seule qualité est d’apporter dans la tribu ce reflet de confort que mes deux fillettes [Francine et Annette] apprécient tant. »

Petite histoire pour finir allègrement : « A l’examen de brigadier de gendarmerie on donne une petite dictée pour juger de l’aptitude des candidats à confectionner les rapports. Le texte était champêtre et plaisant tu peux juger : « Les lapins s’étaient enfuis dès qu’on avait ouvert le clapier », ce qui a donné sur la copie d’un candidat : « Les lapins s’étaient enfuis, des cons avaient ouvert le clapier. » C’est beau, c’est généreux, la France.»

Je crois maintenant avoir trouvé le lien entre Doisneau, Baquet et Plossu, vous me direz si je me trompe.

Ce sont tous les trois des montagnards épris de liberté.

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Robert Doisneau, J’attends toujours le printemps, Lettres à Maurice Baquet, Actes Sud / Babel, 2020, 128 pages

Poche/Babel – Actes Sud

Atelier Robert Doisneau

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