Eveiller le paysage, par Delphine Dauphy & Marc Loyon, photographes

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© Delphine Dauphy

Dans une vision résolument antispectaculaire, Delphine Dauphy et Marc Loyon ont photographié la métropole rennaise à partir de sa rocade, abordant le paysage comme pratique et construction culturelle.

Fruit d’une commande initiée par Le Musée de Bretagne et Les Champs Libres, Contours, livre publié par les Editions de Juillet, offre un regard contemporain sur la ville de Rennes envisagée depuis sa périphérie.

On découvrira ici ce que le concept de « ville-archipel » (Jean-Yves Chapuis) recouvre exactement, dans son alternance de bourgs et de territoires verts ou agricoles.

En couleur, destinées à enrichir d’un regard descriptif la singularité d’une ville pensée sans banlieue, Contours est un ouvrage de grande douceur formelle, attentif aux tiers-paysages (Gilles Clément) comme on se revendique avec fierté du Tiers-Etat.

Ville-monde, Rennes est actuellement en profonde mutation.

Face au rythme effréné de changements touchant cette ville poreuse, on pourra ouvrir Contours comme une prise de recul salutaire, loin de la pression des aménageurs et promoteurs immobiliers de tous acabits.

J’ai conversé avec ses deux auteurs.

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© Marc Loyon

En matière de réflexion sur le paysage, vous situez-vous de façon très consciente dans la continuité de ce qu’a produit dans les années 1980 la Mission de la DATAR ?

En effet, la Mission DATAR est une référence évidente dans notre pratique photographique, ainsi que les travaux américains des New Topographics en 1975. Cette mission fait partie des références en matière d’approche et de représentations multiples du territoire, France territoire liquide, également. Nous nous sommes concentrés sur les paysages de l’ordinaire et du quotidien, cinquante ans après l’euphorie des Trente Glorieuses, dans une pratique résolument documentaire.

Nous avons gardé la contrainte de la commande institutionnelle, qui impose de rendre un travail abouti dans le but de l’exposer et d’entrer en partie dans les collections du Musée de Bretagne. Nous nous sommes aussi imposés des contraintes comme photographier dans la limite sonore de la rocade, regards tournés vers l’intérieur et vers l’extérieur dans le but de documenter la diversité des espaces, en toute liberté de création.

Nous adhérons à ce que dit Raphaële Bertho dans La Mission photographique de la DATAR, Un laboratoire du paysage contemporain : « Symptomatique du rapport de l’homme à son environnement, le paysage est alors considéré tout autant comme une pratique de l’espace que comme une construction culturelle. »

Comment avez-vous été amenés à travailler sur la ville de Rennes en sa périphérie ?

En 2017, Le Musée de Bretagne et Les Champs Libres engageaient un vaste projet intitulé Explorations urbaines pour sa saison 2018-2019. Cet équipement culturel souhaitait aborder l’appropriation de la ville par ses habitants, de l’histoire de leur territoire et de ses mutations. Nous avons proposé notre projet photographique dans ce cadre pour porter une réflexion sur le paysage de notre ville en approchant le concept de ville archipel qui a sculpté l’apparence de la cité. Le Musée de Bretagne s’est engagé sous la forme d’une résidence sur une année avec une restitution du travail aux Champs Libres et un achat pour les collections.

Marc développe cette approche des contours de villes depuis quelques années dans des villes aussi différentes que des capitales ou petites communes. Quant à moi, j’élabore mon travail photographique autour de la notion de paysage ou plus largement d’espace. Mes photographies parlent des relations qu’entretiennent les humains avec leur environnement. L’exploration de notre ville s’imposait d’autant qu’il manquait une représentation plus contemporaine de la ville dans les collections du Musée de Bretagne, riche d’un patrimoine photographique du XXème et XXIème siècle.

Il nous semblait important de faire le point sur le paysage de notre ville en portant notre regard sur ses contours.

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© Marc Loyon

Qu’est-ce que le concept « ville-archipel » (Jean-Yves Chapuis) mis en œuvre dans l’organisation territoriale de la métropole rennaise ?

Dès les années 1970, s’est instaurée une réflexion stratégique destinée à développer une vision globale pour le devenir de la métropole rennaise. Il s’agit alors d’une première approche du concept « Ville-Archipel » développé par Jean-Yves Chapuis, basé sur une alternance ville-campagne et sur l’importance des ceintures vertes qui englobent les aires urbaines. En effet, cette organisation territoriale laisse une large place aux espaces naturels et agricoles entre les bourgs et les villes. Le concept de ville archipel est intrinsèquement lié à la ceinture verte dont l’épaisseur varie. Les bourgs et les villes environnantes sont séparés par des espaces verts mais connectés entre eux.

Quelle rôle joue la rocade de Rennes, que vous avez longée dans les deux sens, dans la façon dont la ville imagine ses limites et sa géographie ? Que nous apprend-elle de la ville qu’elle borde ? Quelle est sa spécificité par rapport à celles de Toulouse, Nantes ou Lille par exemple ?

En 1967, commencent les travaux de construction de la rocade de Rennes traçant ainsi les contours de la « ville-centre » de la métropole. Cette voie forme aujourd’hui un anneau de 31 km. Si la rocade impose physiquement les bordures de la ville, le paysage urbain contemporain forme un ensemble hétéroclite d’espaces aussi différents que des parcs, des industries, des habitations, des centres commerciaux, des champs à ses abords. L’urbain, le péri-urbain et le rural s’interpénètrent dans ces lieux transitionnels que sont ces marges. Dans le concept de ville archipel, la ceinture verte évitait que Rennes ne déborde à l’extérieur. En effet, tous les logements sociaux se situent principalement dans les limites intérieures de la rocade. Rennes a donc la particularité de ne pas avoir de banlieues.

Comme l’écrit Yankel Fijalkow en introduction de Contours : « (…) les contours de Rennes, avec sa ceinture verte et son archipel de communes satellitaires, n’obéissent pas à la même logique que ceux de Toulouse avec ses rocades à l’infini ceinturant le périurbain en extension, ceux de Bordeaux entre les communes viticoles et la baie d’Arcachon; ceux de Nantes le long de la Loire ou de Strasbourg, sur une rive du Rhin . » Cette rocade ceinture la ville. Son expansion paraît bloquée par cette forme. On imagine une évolution de formes urbaines verticales sans possibilité de s’étendre sur les communes extérieures. Rennes reste une ville sans banlieue. Les grands ensembles sont intégrés dans la ville, une ceinture verte entoure cette rocade et nous basculons du pavillon à la ferme, de l’immeuble à l’entreprise. Les champs bordent la ville. L’agriculture est présente au nord et au sud de la ville. Pour combien de temps? La pression foncière se fait sentir… C’est cette représentation de la ceinture verte qui nous intéressait. Cette continuité urbaine que l’on peut retrouver dans d’autres villes françaises existe uniquement à l’est de la ville.

Votre livre Contours est-il un éloge du ban ?

Notre livre Contours peut, pourquoi pas, être vu et lu comme une éloge du ban. Là encore, Yankel Fijalkow décrit très bien la construction des villes et l’impact des Trente Glorieuses sur leur appropriation par les habitants au fil du temps. Il évoque avec clarté la création des banlieues, des lieux mis à distance par nécessité de reconstruction, puis mis au ban par stigmatisation collective.

On retrouve dans notre livre des lieux communs aux périphéries de toutes les grandes villes : les ronds-points, les zones qu’elles soient industrielles, commerciales, pavillonnaires illustrent les pages du livre. Mais on y voit aussi des espaces verdoyants, des tiers-paysages chers au jardinier Gilles Clément, ces espaces de transition, en friche, insoumis pour un temps.

On y croise aussi ceux qui y habitent aujourd’hui, qui traversent ces lieux, les exploitent, les traversent.

Quels ont été les principes esthétiques gouvernant votre approche photographique de la rocade et de la ville ?

Nous avions d’abord imaginé travailler à la chambre grand format pour nous donner le temps d’observer, de poser un cadre. Si finalement nous n’avons pas travaillé à la chambre 4×5, nous en avons gardé le format.

Marqués par nos influences photographiques, il était évident que nous allions travailler en couleur. Comme le dit Joel Meyerowitz « “J’ai eu ce sentiment que la couleur avait plus à dire. Si la photographie consiste à décrire des choses, alors la couleur décrit plus de choses. »

Nous avons choisi de baisser les tonalités des couleurs pour nous rapprocher de la douceur des films argentiques. Nous avons préféré les photographies prises à des heures où la lumière n’est pas trop contrastée, tôt le matin et à la tombée du jour, plutôt diffuses donc descriptives.

Avez-vous travaillé chacun différemment ?

Nous avons travaillé de la même manière, nos appétences photographiques s’ajustant selon le travail de chacun, Delphine, redescendant progressivement son cadre vers la terre alors qu’elle a plutôt tendance à lever les yeux vers le ciel, et moi revenant au portrait, alors que l’humain avait déserté mes photos. Nous avons photographié indépendamment après avoir établi les zones à photographier dans la limite sonore de la rocade. Nous voulions une grande variété de lieux et le sentiment d’une temporalité. Nous ne nous sommes pas interdits de photographier des lieux déjà abordés car le défilement des saisons pouvait apporter d’autres effets visuels. Nous échangions après chaque session de prise de vue pour faire une première sélection des images et compléter si nécessaire. Nous partagions les territoires, les explorions, échangions nos images et la narration se mettait en place. Cette approche m’a permis de travailler la spontanéité de mon regard. J’avais l’habitude de contempler, de prévisualiser. Mon approche du portrait de manière spontanée était nouvelle.

La ceinture périurbaine est-elle poreuse ou vécue comme une frontière stricte ?

La rocade marque un frontière visuelle et sonore distincte. Cependant, il y a tant de passages au-dessous et surtout au-dessus, qu’il est facile de franchir cette limite. Certains territoires forment une frontière très marquée comme les industries, les terrains militaires, les terrains privés. L’armée a déjà cédé des terrains, les privés aussi. Les territoires ruraux montrent cette porosité et ces espaces peuvent se modifier avec les aménagements urbains, les voies de transports…

Quelles campagnes en ces territoires jouxtant les HLM ?

Des exploitations agricoles, des bois, des espaces en friche, des jardins familiaux sont parfois le panorama des HLM (La Courrouze, Beauregard, Maurepas, Villejean). C’est une campagne aménagée, des territoires agricoles plantés sur de petites surfaces. Les animaux peuvent s’y concentrer. Les parcs sont nombreux autour de cette rocade anciennement des champs.

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© Delphine Dauphy

Avez-vous photographié les contours d’une ville-monde ? Vous faites entrer dans le cadre de façon fine des visages très différents.

Nous voulions saisir des visages. Nous avons réalisé des portraits de façon assez spontanée, en nous laissant guider par les rencontres au long de nos déambulations. Ces portraits sont un reflet des habitants de la ville, ville-monde en effet.

N’êtes-vous pas sensibles à une sorte de surréalité ou d’humour involontaire produit par la ville ?

Plutôt austère, le livre montre cependant quelques vues d’aménagement non dénués d’humour. Ainsi ce petit palmier devant une fenêtre habillée de voilages imitant des rideaux ouverts (!) jouxte une pelouse artificielle ou encore la succession de maisons mitoyennes au-devant desquelles sont garées des voitures à la couleur identique renforce l’idée, peut-être ridicule, de conformité, de lissage des codes.

La surréalité vient aussi de ce déploiement de béton, d’espaces désinvestis, désordre involontaire qui crie l’étalement urbain et économique de la cité. Nous sommes attentifs aux détails qui par moment frisent le second degré: l’absurdité de certains aménagements, des architectures surprenantes fonctionnelles, des affichages publicitaires, des travaux en cours….

Vous êtes-vous quelquefois posé la question des contours d’une hypothétique identité bretonne en ces marges ?

Nous ne nous sommes pas posés la question d’une hypothétique identité bretonne. En tout cas, nous ne l’avons pas observée lors de la réalisation de ce projet. D’ailleurs le livre s’appelle Contours sans indication de lieu car il nous semblait que beaucoup de ces paysages et de ces visages pouvaient être saisis ailleurs, dans d’autres villes de France. On peut retrouver cette idée d’agriculture en ville en Bretagne mais ce paysage reste tellement classique dans son organisation : zone commerciale, zone d’activités, zones de loisirs… qu’il finit par manquer vraiment d’identité. Nous avons photographié ces mêmes organisations dans d’autres villes françaises et européennes. Le changement de continent inclus souvent une nouvelle représentation par des signes exotiques, une architecture différente…

Où logiez-vous lors de vos campagnes photographiques ?

Nous habitons Rennes, c’était une résidence à domicile ! Delphine y vit depuis vingt ans, elle a changé plusieurs fois de quartier avant de s’installer dans ce qui était considéré à l’époque comme le quartier gare et qui aujourd’hui fait partie du centre. Le parcours que Delphine faisait à vélo pour rejoindre les abords de la rocade lui a permis de cerner la diversité des lieux. Je suis quant à moi Rennais donc certains lieux me parlaient immédiatement, mais ce qui est vraiment impressionnant, c’est cette vitesse du changement aux abords de la ville.

Votre ouvrage a-t-il vocation à produire des lignes de sens pour les aménageurs ?

Ce serait ambitieux de vouloir faire bouger les lignes. Nous avons plutôt tenté de dresser un constat des contours de la ville dans cette première partie du XXIème siècle.

Comment Rennes imagine-t-elle son avenir urbanistique ?

Je pense que Rennes et ses urbanistes sont attachés au concept de ville-archipel. Mais ce concept est parfois réinterprété lorsque des projets lucratifs sont sur le point d’être réalisés (nouveau centre commercial Open Sky). Les politiques en charge de l’urbanisme parlent de densification urbaine plutôt qu’intensification, au détriment du développement des villes corollaires. On ne compte plus les travaux dans la ville, de nombreux quartiers sont sortis de terre ces dernières années. Le centre-ville se transforme et se densifie au pas de course pour recevoir les nouveaux habitants encouragés par la ligne LGV. Une deuxième ligne de métro sera bientôt achevée permettant une grande mobilité dans le périmètre de la rocade. C’est, on peut le dire, une ville en pleine mutation. Cela pose la question d’habitabilité.

Aujourd’hui, où les préoccupations environnementales se mettent sur le devant de la scène politique, les Rennais ont récemment montré qu’ils se sentent concernés par ces questions. Les résultats du premier tour des élections municipales l’ont démontré. La ceinture verte continue de jouer le rôle de cordon sanitaire pour ceux qui désirent échapper à la ville. Les habitants semblent très attachés à la présence de la nature au quotidien, pas seulement sur les contours de la ville.

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© Delphine Dauphy

Qu’avez-vous pensé d’un film comme Suite armoricaine de Pascale Breton (2015), représentant de façon très sensible le territoire rennais ? Comment avez-vous lu Les rumeurs de Babel (Dialogues éditions, 2015), long poème consacré par Yvon le Men au quartier populaire de Maurepas ?

Yvon Le Men dit « La curiosité, c’est s’intéresser aux autres ». Comme lui, nous sommes restés « en état d’éveil », dans notre ville, dans notre lieu de vie, choisissant une distance photographique. Joel Meyerowitz parle d’un état de conscience. Le poète ajoute « Dans ma vie, j’ai beaucoup voyagé. » (…) » voyager, c’est traverser la route. C’est ce que nous avons fait. Son long poème-reportage décrit des rencontres, des conversations, des tranches de vie, capturées comme le ferait un appareil photo. Les points communs avec cette résidence d’écriture d’Yvon Le Men sont avant tout de rester un long moment dans un lieu et d’en saisir les ambiances, les moments, d’être en constant éveil. Cette temporalité est un luxe en photographie. Elle nous permet de travailler une narration particulière, d’avancer au fur et à mesure de la production, de pouvoir modifier notre approche. Yvon Le Men partage ses écrits avec les habitants de Maurepas, nos portraits restent des moments privilégiés, d’échanges avec les personnes, le travail de paysage étant un moment plus personnel.

Pour Marc, Suite armoricaine résonne plus avec une résidence réalisée avec l’Université de Rennes 2 juste après cette résidence avec le musée de Bretagne. Il y a retrouvé des lieux, voire des cadres précis de ce film lors de cette exploration de l’Université. Le personnage de Moon lui fait penser à une personne rencontrée lors de ce travail Contours; une personne à la marge avec en tête, cette période intense des années 80 à Rennes.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Delphine Dauphy & Marc Loyon, Contours, texte de Yankel Fijalkow, Les Editions de Juillet, 2019

Site de Delphine Dauphy

Site de Marc Loyon

Les Editions de Juillet

 

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