Une morale pour temps précaires, par Judith Butler, philosophe

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Comment mener une vie bonne dans une vie mauvaise ?

Cette question traditionnelle de la philosophie morale a fait l’objet d’une remarquable méditation de Judith Butler à l’occasion de la réception du prix Adorno en 2012, l’auteure américaine, professeure à l’université Berkeley, posant dans son discours, de façon très politique, le préalable des questions de l’invivable aujourd’hui et des situations de précarité insupportables.

Après Michel Foucault, Judith Butler pense la biopolitique en termes de triage, et d’évaluation différentielle des vies, certaines étant davantage pleurables que d’autres, méprisées, négligées, niées, le néolibéralisme étant une fabrique de cadavres à l’échelle mondiale.

Qu’est-ce qu’une vie ? La moralité est-elle possible dans les conditions de l’invivable ?

Une vie ne pouvant être racontée, réduite à sa pure dimension de fonctionnement, mérite-t-elle-même un deuil ?

On sait qu’Hannah Arendt a distingué ainsi la zoé de la bios, c’est-à-dire une vie sans destin d’une vie considérée comme un récit à construire et un nom à sauver.

Il est du devoir de l’Etat, d’une démocratie renouvelée, d’assister quiconque se sent condamné à la condition de déchet, ce qu’Achille Mbembe appelle dans ses travaux fameux « le devenir nègre de l’humanité ».

« Comme les formes contemporaines de l’abandon économique et de la dépossession qui résultent de l’institutionnalisation des rationalités néolibérales et de la production de la précarité, affirme la philosophe, ne peuvent pas être comparées globalement à l’esclavage, il est de la première importance de distinguer différentes modalités de mort sociale. »

Est mort socialement, par exemple, quiconque se trouve incarcéré sans procès pour une durée indéterminée.

Est mort socialement, par exemple, quiconque se trouve exposé à la violence continue dans des zones de guerre ou de conflit.

Est mort socialement, par exemple, quiconque vit dans un camp de réfugié près d’une frontière hermétique, en étant constamment harcelé par les forces de répression.

Est mort socialement, par exemple, qui ne trouve même plus à s’employer comme prolétaire sur un marché du travail le considérant comme nul.

« Comment peut-on se demander quelle est la meilleure vie à mener quand on sent qu’on n’a aucun pouvoir pour diriger sa vie, quand on n’est pas sûr d’être en vie, quand on se bat pour éprouver la sensation qu’on est en vie et, qu’en même temps, on a peur de cette sensation et qu’on a peur aussi de vivre de cette manière ? »

Bien sûr, on trouvera toujours tel ou tel cas de solidarité dans des situations extrêmes, la littérature concentrationnaire en mentionne, mais il s’agit, au-delà des héroïsmes ou actes personnels, de construire une politique des corps exposés, vulnérables, perméables, qui soit la plus haute possible pour tous, à partir d’une prise en compte de l’interdépendance des existences – la responsabilité qu’induit par exemple le regard dans le visage de l’autre, selon Lévinas.

« Je suggère que c’est seulement à travers un concept d’interdépendance susceptible de prendre en considération la dépendance du corps, les conditions de la précarité et les potentiels de performativité, que nous pouvons penser un monde politique et social qui tentera de dépasser la précarité au nom de vies vivables. (…) Ce qui revient à soutenir que la vulnérabilité face aux autres, même si elle est conçue comme réciproque, constitue une dimension précontractuelle de nos relations sociales. »

Commencer à vivre consiste donc d’abord à accepter que notre corp soit en quelque sorte en-dehors de nous, toujours déjà engagé dans d’autres corps, d’autres existences, d’autres vulnérabilités.

On le voit ici, l’auteure du succès mondial Trouble dans le genre (La Découverte, 2006) n’est pas que la diablesse, vilipendée par les normopathes de la sexualité, ayant remis en cause les assignations de genre, mais une philosophe morale de la plus grande tenue, pensant que le ban doit être au cœur de toute éthique politique, et qu’il n’y a pas de vies irrémédiablement perdues d’emblée.

« Si je dois vivre une vie bonne, ce sera une vie bonne vécue avec les autres, une vie qui ne serait pas une vie sans ces autres. »

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Judith Butler, Qu’est-ce qu’une vie bonne ? préface et traduction de Martin Rueff, Rivages poche, 2020, 90 pages

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