Corps confiné, à propos d’une pandémie, par Barbara Polla, écrivain, médecin, galeriste (3)

90711437_520618175316007_5780437415277625344_n
Graffiti de Gregory Borlein à Munich

Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles.

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Barbara Polla, écrivain, médecin, galeriste, vivant entre Genève et Paris, m’a répondu ainsi.

90659701_232621474528758_1072409224497070080_n
Aaron Darling, Austin, 24 mars 2020

« Corps confiné

De combien de corps mon corps a-t-il besoin ? De combien d’espace ? Dans la bicoque où mon corps est confiné j’ai mille et un livres, mille et une nuits, mille et un cours d’eau, mille et une chansons je peux réfléchir à perte de nuit, penser à perte de sens, créer à perte de mots… mon corps a un matelas, une chaise, une table haute pour écrire debout, un tapis pour s’étendre, une baignoire pour flotter. Je n’ai pas peur d’être seule, j’ai toujours aimé être seule, avec mes rêves, être seule pour rêver sans que la réalité de l’autre ne déséquilibre l’esthétique fragile de mon monde intérieur, me regarder dans le miroir jusqu’à ce que je me plaise sans l’interférence du regard de l’autre. Mais je lis dans les livres de philosophie, de psychologie, de morale, que l’humain se réalise dans le contact avec l’Autre. Le monde entier entonne le couplet de l’autre. « Si je dois vivre une vie bonne, ce sera une vie bonne vécue avec les autres, une vie qui ne serait pas une vie sans ces autres. » Ainsi écrit même la grande Judith Butler. Ce doit être vrai alors… Et pourtant. Ô merveille que la solitude de ma baignoire. Je n’avais pas de jumeau, dans l’utérus de ma mère. Certes, j’aime l’autre, les autres, tous les autres, ceux là-bas, dans la ville, de l’autre côté de la ville, de l’autre côté de l’autoroute, dans leurs maisons, ils sont loin des yeux loin du cœur je les aime mais je préfère ne pas les voir ni les entendre ils disent toujours les mêmes choses ils disent tous la même chose ils répètent les mêmes mots… De quel espace mental mon corps a-t-il besoin ? Autrefois, il y a très longtemps, il y avait dans les villes, les villages, le long des routes, ce qu’on appelait des cafés. Des espaces partagés où je pouvais aller, et dans un coin du « café », voir sans regarder, entendre sans écouter, aimer sans engager. Le café, espace mental sans limite. Avec tous ces corps, à admirer, à sentir. Cette chaleur de corps. Ces voix de corps. Ces bruits de corps. Ces pensées, de corps.

***

Mon corps est seul. Je n’avais pas de jumeau dans l’utérus de ma mère. Alors mon corps désire un corps, un autre corps, le corps d’un autre, d’une autre, un corps charnel, un corps chaud, un corps qui bouge, qui déplace l’espace autour de lui, un corps qui détourne le mien de ses plaisirs solitaires, qui les contrecarre, qui empêche leur superficialité, qui creuse en lui, qui le contraint à la perception, à l’écoute de cet autre corps, à son langage qu’il doit réapprendre à chaque fois. L’amour, il faut le faire. Il faut faire l’amour pour que l’amour existe. Il faut enlacer effleurer toucher caresser palper. Il faut les mains. Il faut poser ses lèvres, embrasser, la langue, la salive les dents les baisers. Il faut la bouche. Il faut mordre et lécher, humer, sentir. Il faut la peau. Il faut aimer les mains, la bouche, la peau. Les yeux aussi. Il faut regarder. Ouvrir, pénétrer, jouer. Il faut que j’aime suffisamment ce corps autre pour me mélanger à lui, à ce corps autre, il me faut aimer sa jouissance autant que la mienne. Pas besoin de faire l’amour au monde entier, mais pour les aimer tous ces autres corps, pour aimer leur corps, tous leurs corps, toutes leurs jouissances, toutes leurs souffrances, tous leurs manques, toutes leurs amputations, il faut en aimer un, au moins. Un à la fois. Je n’aime jamais aussi bien mon prochain, mon lointain, que quand j’ai fait l’amour, cette nuit-là, ou au petit matin, encore endormie sur mon matelas, avec un corps désirant, un corps amoureux, un autre corps, un corps autre. Pour aimer tous les corps, il faut en aimer un. Ces jours-là, je sais aimer comme un médecin, qui aime tous les corps, les corps malades, confinés, contaminés, blessés, souffrant, bleuis, abîmés, glacés, hurlant, muets. Ces jours-là je sais regarder les autres et je perçois tous les détails de leurs sensations. Quand j’ai fait l’amour le matin même, avec un corps, après oui je peux aimer le monde entier, après oui la vie bonne peut être vécue avec les autres… Il me faut juste ce corps, ce corps autre, un corps à toucher, à sentir à entendre un corps à chuchoter un corps à crier un corps pour aimer tous les corps pour les reconnaître les respecter.

***

Mes voisins hurlent. Les haut-parleurs dans la rue en bas de chez moi diffusaient hier un étrange message : si vos voisins hurlent appelez la police à l’aide avant qu’ils ne s’entretuent. Vivre avec mon voisin. Vivre avec mes voisins. Je vais frapper à leur porte et leur dire, je ne peux pas vivre seule, pour une vie bonne il faut vivre avec les autres, je l’ai lu sur l’internet, sur l’intervalle ce matin, alors je viens m’installer chez vous, nous serons ensemble, vous êtes déjà six dans 40 mètres carrés oui je sais, mais il paraît qu’on a besoin de l’autre, vous savez ? Mais au moment où la porte s’entrouvre ma voisine se glisse derrière moi, monte les quelques marches et entre chez moi, j’avais laissé ma porte ouverte, vite je remonte pour éviter qu’elle ne s’enferme, j’entre, j’essaie de la faire sortir mais pas moyen elle refuse elle résiste elle est beaucoup plus grande et plus forte que moi alors je renonce, je m’assieds et j’attends. Elle marche dans mon espace, elle explore, la table haute, le tapis, la baignoire, le lit – mon lit est un matelas, j’ai toujours aimé dormir sur un matelas, au sol, même si c’est à l’étage je crois sentir le monde à travers lui, le monde, le monde peuplé des êtres, des êtres vivants et morts et des cailloux. Je suis toute la journée avec mon mari bon ce n’est pas mon mari mais le père de quelques-uns de mes enfants et nos ADN se mélangent, non plus en nos enfants, mais partout dans la maison, je sens ses odeurs corporelles je les sens tellement près, tellement constamment, elles sont insupportables ses odeurs corporelles, je sens ses scories, je le regarde, il est laid mon pas mari, il ne me plaît pas, son odeur m’insupporte, il sent le vieux, tu sais, le rance, le fade, le gris, je n’aime pas son odeur, mais je dois dormir avec lui, notre lit est plein d’acariens, je les sens la nuit, ils m’empêchent de dormir, j’ai beau aérer notre matelas, rien n’y fait, ils sont là, les acariens et ses phanères dans la poussière de l’appartement et les odeurs… et les toilettes, je te parle pas des toilettes, les enfants ça va, ils sentent le frais, mais lui… et puis il veut mon corps tous les soirs, toutes les nuits, je n’en peux plus, je n’aime plus son odeur je n’aime plus son poids… alors tu sais quoi ? J’ai décidé d’être enceinte une sixième fois, et je n’avorterai pas cette fois ci, j’aurai ce corps en moi, ainsi il ne me touchera plus, quand je serai très enceinte il ne pourra plus, et puis même si, je pourrai dire non, et je pourrai penser à cet autre corps, tout neuf, tout parfait en moi ce corps d’avenir à moi un avenir …

***

Il est d’autres confins. En prison, les hommes ont peur. Il y a forcément des malades parmi eux. C’est comme au temps du SIDA, quand ils se menaçaient les uns les autres avec les seringues contaminées. C’est comme dans certaines prisons, où les détenus demandaient aux tuberculeux de leur cracher dans la bouche, parce que quand on trouvait des bacilles de Koch dans leurs crachats, ils étaient enfermés dans l’infirmerie. C’était tellement mieux que le confinement cellulaire. En prison les hommes ont peur. Les hommes : les gardiens, les détenus, les officiels, les cuisiniers, les avocats. Les femmes. Alors les détenus s’enfuient. Ils courent la campagne. C’est mieux pour tout le monde. Vivre comme un arbre, seul et libre. Vivre en frères comme les arbres d’une forêt. Ainsi écrit le poète Nazim Hikmet. Il a passé tant de temps en prison, Nazim Hikmet. Comment font-ils l’amour, les arbres ?

Le plus beau des océans
est celui que l’on n’a pas encore traversé.
Le plus beau des enfants
n’a pas encore grandi.
Les plus beaux de nos jours
sont ceux que nous n’avons pas encore vécus.

L’amour, c’est pour après. »

ob_de3444_astragale-polla

Auteure de livres défendant la cause des femmes et du libre désir – notamment les récents Le Nouveau Féminisme, Combats et rêves de l’ère post-Weinstein (Odile Jacob, 2019) et Moi, la grue (avec Julien Serve, ed. Plaine page, 2019) – Barbara Polla a publié également, parmi de nombreux autres titres, en 2016, à Lausanne, chez art&fiction, l’excellent Vingt-cinq os plus l’astragale

90716812_542334019996900_3492998164833632256_n
Collectif RBS Crew, Dakar, 25 Mars 2020

d

Se procurer Vingt-cinq os plus l’astragale

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Guiot dit :

    Magnifique texte par une magnifique femme libre comme un arbre. Bravo !

    J'aime

Répondre à Guiot Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s