Une enfance en Bretagne, par J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de littérature

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« C’est le sentiment le plus durable que je garde de cette enfance en Bretagne, peut-être parce qu’il rejoint d’une certaine façon la magie de la nature en Afrique, la puissance des orages électriques et des pluies torrentielles qui cascadaient sur le toit de notre case à Ogoja, ou la voûte des arbres géants sur la route d’Obudu, à la frontière du Cameroun. L’étrangeté absolue des constructions des termites dans la savane. En Bretagne, la violence de la mer, du vent, de la pluie, et aussi la brûlure du soleil certains jours. La solitude des criques encombrées de galets géants, trouées de grottes où les vagues explosent. »

J’ai lu Chanson bretonne, le dernier opus de J.M.G. Le Clézio, avant la politique du grand confinement.

Ce livre m’avait quelque peu agacé : trop d’imparfait/passé simple, trop de stabilité dans le paysage, trop de certitudes dans la consistance du moi, trop de légendes, de récits à se raconter au coin du feu les soirs de pluie, trop de cartes postales.

Mais justement, maintenant que notre solitude s’approfondit, il n’est pas mauvais de se rappeler comment était le monde, en Bretagne, lorsque le futur prix Nobel de littérature y venait enfant, près de Combrit, à Sainte-Marine, non loin de Bénodet, l’été, « entre 48 et 54 », et de croire en ses tableaux recomposés.

Avant c’était l’Afrique (L’Africain est probablement son meilleur livre, publié par Colette Fellous), l’inconnaissable, le monde neuf, civilisateur, l’étrangeté. Maintenant, c’est la terre et ses racines, quelque chose d’intangible avant que la modernité et ses touristes, vous comprenez, ne chamboulent le petit port, ses passeurs sur l’Odet et ses sabotiers tenant leur commerce dans la rue principale.

L’autobiographie est un exercice de style comme un autre, il a ses passages obligés, ses anecdotes, ses futilités, et ses drames.

La langue bretonne a fui, chassée des gosiers par les maîtres patentés de l’Education nationale.

Mais, « la vraie cause de l’abandon de la langue bretonne, ce sont les Bretons eux-mêmes qui en portent la responsabilité. Cela fut, à cette époque, comme un vent violent qui a balayé toute la Bretagne et a bouleversé de fond en comble les institutions, confondant l’attrait pour la modernité avec la honte des origines, identifiant l’héritage ancestral à la crainte de l’arriération, redoutant la pauvreté abjecte dans laquelle, depuis des siècles, les ruraux avaient parfois survécu, et que l’Etat, craignant les failles identitaires, avait maintenue. »

La Bretagne a souffert, s’est laissé massacrer, par républicanisme, sur les lignes de front de la Première Guerre mondiale, avant de perdre ses pêcheurs au Conseil de l’Europe.

La Bretagne, c’était la fermière, Mme Le Dour, son lait, ses filles dociles.

C’était les chemins creux (war en hent), les fougère spumescentes, les promenades à bicyclette.

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C’était le château du Cosquer aux fêtes incroyables (belle famille des Mortemart), une marquise mystérieuse, l’odeur des champs fauchés dans les plateaux de crêpes.

Des moissons, des errances la nuit, un sonneur de conte de fée, les Allemands de la Wehrmacht dans le pays bigouden, les bains de mer à Mousterlin, à la pointe de la Torche (Beg an Dorchenn), la pêche à pied, les landes, les encensoirs, les offices réglés comme du papier à musique discrépant.

« L’Eglise bretonne, à ce moment, était encore dans le rôle qu’elle avait tenu depuis ses débuts, quand les saints irlandais et gallois étaient venus christianiser l’Armorique, saint Samson, saint Tudy, saint Ronan, saint Yves, saint Tugdual, saint Guénolé, ou saint Conogan qui avaient traversé la Manche sur son bateau en pierre. C’était encore une Eglise monastique plutôt que romaine, née dans les landes et les genêts, autoritaire et protectrice, où les fidèles se regroupaient autour des manac’h et les curés portaient la loi et la culture. »

La Bretagne, c’est aussi pour Le Clézio l’exil des ancêtres, dans la lointaine île Maurice, n’ayant pourtant jamais oublié le cri de ralliement des leurs, Breizh atao !, et l’exil du petit enfant de trois ans qu’il était durant la Seconde Guerre mondiale, dans le village de Roquebillière, dans la vallée de la Vésubie.

Sagesse d’un Breton interculturel : « La nostalgie n’est pas un sentiment honorable. Elle est une faiblesse, une crispation qui distille l’amertume. Cette incapacité empêche de voir ce qui existe, elle renvoie au passé, alors que le présent est la seule vérité. »

Comme une marche, à l’aube, du côté de la pointe du Van, où les champs de blé si beaux s’avancent très loin dans la mer.

Agacé, moi ? Pas le moins du monde.

Lire vraiment, c’est relire, non ?

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J.M.G. Le Clézio, Chanson bretonne, suivi de L’Enfant et la guerre, Deux contes, Gallimard, 2020, 156 pages

J.M.G. Le Clézio

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Se procurer Chanson bretonne

 

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