Lettre à Christophe, par Nicolas Comment, photographe, auteur-compositeur

chris
© Nicolas Comment

Christophe est mort hier soir à Brest.

Son ami Nicolas Comment lui adresse une lettre, je suis sûr qu’il la recevra.

« Christophe,

Je ne sais plus où sont les autres photos. Celles du bateau, celles des objets, chez toi.
Je n’ai pas envie de chercher. Je n’en ai pas le courage. Trop dérisoire, trop tôt. Mais j’ai quand même besoin d’écrire quelques lignes sur toi. Pour faire mon deuil, un peu… Pour saluer l’ami perdu. J’ai trouvé ce petit tirage, qui trainait sur une étagère, entre deux livres. Cette photo que j’avais prise le jour de notre rencontre. C’était il y a 9 ans. En mai : le 9 ou bien le 10. Vers 8 heures du matin… Tout ce rouge sur toi, c’est la trace de la nuit, le bleu, au second plan, c’est le jour qui se lève.

Nous venions de passer une nuit blanche. C’était la première fois qu’on se parlait, vraiment. On s’était croisés quelques jours auparavant, en backstage, à la Gaîté Lyrique. En coulisses, nous avions juste échangé quelques mots, mais en partant je t’avais proposé – sans trop y croire – de passer prendre l’apéro, un de ces jours… C’est sans doute le privilège des timides que de savoir oser, parfois.

Tu es venu… J’habitais dans un petit entresol, blanc et vide, quai de l’Hôtel de Ville. Un genre de petit atelier d’artiste, mais tellement bas de plafond que ma tête le frôlait quand je me tenais debout. Toi, ça t’allait… Tu es rentré en disant : « C’est vraiment bien chez toi. Il n’y a rien. Moi je croule sous les objets. J’aimerais m’en débarrasser. Je vais tout vendre ! » Et puis, tout à fait candidement, tu m’as offert un disque, en prononçant très exactement ces mots : « Comme je ne savais pas si tu connaissais ce que je fais, je t’ai apporté ce disque, pour me présenter. » C’était « Bevilacqua » que tu venais tout juste de remastériser. Ton autoportrait. Et puis tu as offert des DVDs d’Indiens à Milo. Des DVDs sur les Indiens. Tu aimais les Indiens.

Je t’ai proposé un verre mais tu m’as demandé du thé. Il était 20 heures et tu venais de te lever : j’ai compris, en fait, que tu petit-déjeunais… Sur le canap’, se trouvaient déjà Audrey, Vaness’, Milo. Tu as attrapé un tabouret en plastique, tu t’es contorsionné comme un petit diable et tu t’es recroquevillé sur un genoux plié ; en suspension, les bras ballants, comme un Yogi… Comme un indien. Moi, je regardais ton bracelet d’argent qui balançait dans le vide et envoyait tout plein de petits éclats blancs sur le lino… La nuit commençait à tomber. Alors sans quitter ta position, tu as attrapé une vieille boîte à rythme – une Korg KR55 – que j’avais laissée prendre la poussière dans un coin. C’est à ce moment précis que les filles ont pris conscience de ta souplesse. Ton extraordinaire souplesse de petit homme. Tu as commencé à parler du Son. De ton amour du Son. Et tout y est passé. Toute la création… Vers une ou deux heures du matin, tu as suggéré d’appeler Brigitte Fontaine – qui habitait juste en face, sur l’île Saint Louis – pour l’inviter à nous rejoindre : tu as mis le haut-parleur sur ton téléphone et vous avez échangé quelques mots d’amour d’artistes… Pas ce soir : Brigitte était un peu fatiguée… Pas toi. Tu as commandé des sushis et une bouteille de champagne… « Du Ruinart ! » as-tu précisé sur ton mobile en le tenant bien à l’horizontale comme si tu sifflais dans une flute traversière… Tu parlais de ton prochain disque. Tu voulais faire tout un disque sans batterie. « Que des cordes, que du synthé… ». À un moment, vers quatre heure, Audrey et Vaness’ sont parties se coucher. Mais toi tu es resté. Tu m’as dit : « Veux-tu qu’on écoute le disque que je t’ai apporté ? » D’accord. Je l’ai passé. Et nous l’avons écouté tous les deux, en entier, tandis que le jour se levait. De temps à autre, tu commentais ou me signalais un passage… Tandis qu’« Enzo » ou « Le Tourne-cœur » envahissait l’espace, j’observais la lumière du jour qui entrait doucement par la fenêtre et venait éclairer ta chevelure d’aluminium… Il était beau ton album. C’était tout de ta vie à un moment donné. Très exactement de la Poésie.

Quand le disque s’est arrêté, tu as demandé l’heure. Et tu as proposé d’aller acheter des croissants à la boulangerie pour prendre un café en terrasse. Il faisait vraiment très beau. Le ciel déjà était bleu roi et le soleil qui perçait dans la rue Geoffroy-l’Asnier nous chauffait les épaules. Ses rayons accrochaient les petites pierreries de ta veste et semblaient vouloir signifier que c’était toi, le Roi. Nous sommes entrés dans la boulangerie, avons commandé quelques viennoiseries mais, cette fois, j’ai insisté pour payer. Tu es sorti et tandis qu’elle me rendait la monnaie, la boulangère m’a glissé, en aparté : « Je le connais bien votre ami, c’est Michel Polnareff ! ». Au café, j’étais plié de rire en te retrouvant. C’était franchement drôle… Je n’ai pas osé te raconter l’anecdote mais tu semblais content que je rigole de bon cœur. Tu étais heureux que les gens soient heureux autour de toi. Tu faisais le bien. Tu étais généreux. Tout semblait plus léger avec toi…

Et aujourd’hui que tout est lourd, elle me revient ta légèreté, ta Grâce. Ta très grande classe… Tout me revient en vrac : tes textos qui fusaient au petit matin, tes invitations à diner à minuit, tes invitations répétées à venir jouer au Poker le soir chez toi et que j’ai presque toutes déclinées, leur préférant ces diners en tête à tête chez un Thaï de ta connaissance ou « Chez Denise », même à 4 heures du matin ! Tout me revient dans un grand halo mauve, semblable à l’intérieur « lilas » de ton piano, ta couleur préférée : les soirées chez Frank, à Tanger… Ton goût pour la brocante ! Tes shorts en jean découpés ! Et ce jour où tu m’as donné ton casque (qui fait qu’à chaque fois que j’écoute de la musique, je pense à toi…) Ton bateau ! Ton petit voilier voguant dedans la Baie des Canoubiers… Que tu étais si fier de sortir du port, tout seul ! Ton petit bateau où tu vivais l’été comme dans une maison de poupée. Aussi bas de plafond que l’entresol où nous nous étions rencontrés, la première fois. Toi, le petit Italien à l’esprit si élevé et à la voix si haut perchée que jamais plus elle ne retombera sur le sol… Comme ta musique, comme tes chansons : toujours dans l’air, jamais sous terre.

N

17 avril 2020″

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