Vivre en France, par Gertrude Stein, écrivain

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« Les écrivains doivent avoir deux pays, affirme Gertrude Stein, celui auquel ils appartiennent et celui dans lequel ils vivent réellement. Le second est romanesque, il est séparé d’eux-mêmes, il n’est pas réel mais il est réellement là. »

Ayant vécu la majeure partie de sa vie en France, Gertrude Stein (1874-1946), grande collectionneuse d’art moderne, mécène de l’avant-garde, ayant tenu à Montparnasse, 27, rue de Fleurus, un salon fréquenté par les plus grands (Picasso, Hemingway), fut aussi un écrivain de talent – on lui doit l’expression « génération perdue » -, sculptant la langue à la façon d’un poète, hachant la syntaxe, travaillant les sonorités, usant de la valeur rythmique des répétitions, appréciant les mots d’une syllabe.

Alors que la guerre approche, Stein publie en français en 1941 à Alger Paris France, hymne à son pays d’adoption mêlant souvenirs de jeunesse et observations sur un mode de vie qui l’enchante – livre réédité chez Rivages Poche.

Première phrase : « Paris-France est excitant et paisible. » Comme les bras minces et les jambes solides des midinettes montmartroises d’alors.

So picturesque, isn’t it ?

« Il y a deux choses que les animaux français ne font pas, les chats ne se battent pas beaucoup et ne miaulent pas beaucoup, et les poules ne s’affolent pas lorsqu’elles traversent les routes. Si elles commencent à traverser elles continuent à le faire, et c’est aussi ce que font les Français. »

Passant les années d’Occupation à Bilignin, dans l’Ain – ah, L’Homme à la boue, de Millet ! -, avec sa compagne Alice Toklas, comme elle d’origine juive, Gertrude Stein, très occupée par la grandeur de la cuisine française, paraît étonnamment légère en cette période troublée, mais il s’agit probablement moins d’indifférence que d’une éthique de la désinvolture, du dégagement.

Sur fond de sauce autobiographique, les remarques se succèdent, anecdotes charmantes et réflexions sur l’essence de la France : le sol, la mode, l’art, la littérature, la présence structurante des étrangers, la politesse, les quenelles, les restaurants, la latinité, les prénoms, la campagne (la petite voisine, Hélène Bouton, devient l’objet d’un récit biographique imaginaire).

La caractéristique du XXe siècle ? « l’idée de produire en série, l’idée qu’une chose devait être comme toutes les autres choses, et que toutes devaient être faites de la même manière et en grand nombre. »

Dans un texte joint à Paris France, intitulé Raoul Dufy, Gertrude Stein, dont on sait depuis les années 1990 qu’elle s’enthousiasma pour le maréchal Pétain, raconte le sauvetage de son exceptionnelle collection d’art contre la Gestapo, les tableaux étant « entreposés, précise la préfacière Chloé Thomas, dans l’appartement vide de la rue Christine, près de l’Odéon ».

Il y a Paris France, comme il y a Le Touquet Paris Plage.

« Il y a tant de choses. Les Français changent d’occupation si aisément. Ils sont très conservateurs, très traditionnalistes et ils changent d’occupation aisément. Ils peuvent commencer par être boulangers, puis ils deviennent régisseurs puis banquiers. Le même homme tout cela et tout cela en dix ans. Puis ils se retirent. »

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Gertrude Stein, Paris France, suivi de Raoul Dufy, traduction de Madame d’Aiguy et d’Eleonore Bille-De-Mot, préface de Chloé Thomas, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, 2018, 224 pages

Rivages Poche

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