De la fraternité, Albert Camus et Louis Guilloux, une correspondance

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« Ce qui équilibre l’absurde, c’est la communauté des hommes en lutte contre lui. Et si nous choisissons de servir cette communauté, nous choisissons le dialogue jusqu’à l’absurde – contre toute politique du mensonge ou du silence. » (Albert Camus à Louis Guilloux – 5 janvier 1946)

Dans l’atmosphère de meurtre et de petitesse morale propagée chaque jour par les médias de la haine – presque tous, comme une Occupation mentale -, la littérature, lorsqu’elle s’élabore du côté de la chair, de la parole parlante, de la révolution sensible, et non de la loi, permet de respirer plus large, de reprendre pied, de retrouver une verticalité.

La détestation l’emporte, et le lynchage, mais l’amitié existe, qui construit des destins communs dans la vérité, la pudeur et les chemins de nuances.

Parmi les grandes amitiés littéraires, celle unissant Louis Guilloux et Albert Camus est l’une des plus belles.

Tous deux fils du peuple, tous deux ayant connu la maladie et la pauvreté, savent la force du mot fraternité.

Ils se sont rencontrés en 1945 chez Gallimard, s’admirent et se soutiennent – Le Sang noir a paru en 1935, et L’Etranger en 1942.

Ils se voient le plus souvent possible, essentiellement dès que Guilloux, venu de Saint-Brieuc, monte à Paris – Roger Grenier, professeur de philosophie de Camus à Alger, vivant désormais dans la cité briochine, est l’un de leurs maîtres discrets.

Chacun s’inquiète pour l’autre, se montre attentif à l’autre, et se sent responsable pour l’autre, au nom de tous les autres.

Leur rencontre est un coup de foudre : « Je n’oublie rien, écrit Guilloux en novembre 1945, de tout ce que nous avons dit, et j’attache à notre rencontre la plus grande importance – Il y avait longtemps que pareille chose ne m’était pas arrivée. »

Camus : « J’ai cent raisons de me sentir près de vous et j’espère que la vie me permettra de vous le prouver. »

On découvrira dans les 63 lettres de leur correspondance croisée publiée aujourd’hui en Folio la beauté de ces deux écrivains épris de nobles valeurs, notamment de justice envers les anonymes, et dégagés de tout sectarisme.

Ils échangent sur l’anarchisme russe, sur leurs livres, sur la littérature, sur la création, sur leur famille, sur leurs embarras et enthousiasmes.

Camus le solaire : « Je viens de trouver votre lettre au retour d’un petit voyage dans le Midi. J’y ai fait du bateau à voile, sous un soleil incroyable, en bras de chemise, la tête vide et le cœur content. A mon retour, j’ai trouvé un froid de huit degrés au-dessous [sic] et je me suis demandé une fois de plus ce que je faisais dans ce pays à gueule d’hôpital. »

Guilloux, souvent plus sombre (11 janvier 1946) : « Dans quatre jours, j’aurai quarante-sept ans. J’y songe avec effroi. La vieillesse, c’est la déportation – la famine, et le massacre – Voilà comment je vois les choses. Au reste, j’espère toujours. J’ai toujours espéré. J’ai toujours adoré vivre. »

Camus (12 septembre 1946) : « Je suis revenu d’Amérique avec l’unique désir de me mettre au travail. J’ai quitté Paris pour la Loire et j’ai travaillé comme un forçat pendant un mois. Au bout du compte, j’ai fini La Peste. Mais j’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai péché par ambition et cet échec m’est pénible. Je garde ça dans mon tiroir, comme quelque chose d’un peu dégoûtant. » ; le 27 juin 1947 : « La Peste a paru. Le succès que le livre obtient me laisse déconcerté. Et il y a des applaudissements qui ne font pas plaisir. »

Chacun rêve de départs vers des contrées lui correspondant le mieux, mais il y a, voyez-vous « la question bifteck ».

Ainsi, « Paris n’est pas un séjour, et c’est pourtant le seul possible en France » (Guilloux).

Camus : « Je ne me sens content et accompli, que dans une certaine lumière. Ce qui me poursuit et me dessèche, c’est l’époque. C’est elle qui m’empêche d’avoir la conscience tranquille et d’aller jusqu’au bout de ma force. Mais il faudra bien régler cette question. Parce qu’après tout, il y a la lumière, la passion, la sainteté, les chats, l’amitié, toutes choses qui ne sont pas dans l’histoire et qui sont aussi vraies que le reste. »

Portrait de Koestler : « homme nerveux, inquiet, avec le talent des apocalypses, à part ça susceptible et séduisant. Il croit comme moi que le génie n’existe pas, mais il se pose le cas Malraux. Il croit au destin et aux coïncidences. »

Le suicide du philosophe et ami Georges Palante, avant qu’une brouille ne les éloigne durement, est une hantise pour Guilloux, qui y revient souvent, par exemple dans la très longue lettre du 10 novembre 1946 : « Je ne crains pas et n’ai jamais craint que le spectre de Palante se dresse au pied de mon lit. Je l’appelle, au contraire, pour une étreinte fraternelle. »

En novembre 1947, Camus invite son ami à le rejoindre à Sidi-Madani, à soixante kilomètres d’Alger, où se trouveront aussi Brice Parrain, Pierre Minet, Mohamed Dib et Louis Parrot, mais à Tipasa, Guilloux regrette un peu les nuages bretons devant un paysage peut-être trop pur pour lui, trop limpide.

Ennuis de santé, doutes, difficultés, angoisses, lutte contre la possible amertume, voilà le lot de tous, et des grands écrivains, ne craignant pas de s’en ouvrir à leurs meilleurs amis.

Témoignage de Guilloux après la mort accidentelle de son plus proche compagnon de bagne, le 4 janvier 1960 : « Il avait tous les dons, y compris ceux de la jeunesse et de la liberté. Il n’était pas difficile de l’aimer. On était bien avec lui. Il riait beaucoup. Il adorait les plaisanteries et même les farces et pourquoi pas les calembours à l’occasion ? »

La correspondance Camus-Guilloux ? un enseignement par la beauté, la puissance de la fraternité, et le rire qui sauve.

Grenier rapportant des propos de Guilloux, le 12 janvier 1957 : « Avec Maria Casarès avec laquelle je l’ai vu danser au Barcelona, entente parfaite… »

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Albert Camus – Louis Guilloux, Correspondance 1945-1959, édition établie, présentée et annotée par Agnès Spiquel-Courdille, Gallimard, Folio, 2019, 260 pages

Paraît conjointement l’édition Folio de l’éblouissante Correspondance (1944-1959) d’Albert Camus et Maria Casarès – lire mon article « Du thym dans les cheveux » (L’Intervalle – 7 février 2018)

Albert Camus – site Gallimard

Louis Guilloux – site Gallimard

On pourra lire aussi dans le numéro 640 de La Nouvelle Revue Française (janvier 2020), après un discours superbe d’Annie Ernaux composé à l’occasion de la remise du prix international Formentor (la sensation d’illégitimité, l’enfance dans l’après-guerre et les nécessités économiques, les livres comme « vrai lieu », la violence et la responsabilité de l’écriture), une sélection de lettres issues de la correspondance entre Albert Camus et Elsa Triolet (1943-1944) présentée par Julia Elsky.

Entre la communiste, compagne de Louis Aragon, Elsa Triolet, et le sensualiste Albert Camus, il est question des difficultés de la vie quotidienne sous l’Occupation, du Mythe de Sisyphe et de L’Etranger,  de l’absurde, de la censure, et bien sûr de la notion d’amitié.

Albert Camus, le 29 mai 1943 (professeurs, n’oubliez pas ce point lorsque vous enseignez l’absurde) : « Il peut y avoir un mythe absurde, mais la pensée absurde n’est pas possible – c’est en effet une pensée du retour et non de l’aller. simplement, et c’est mon dessein, il est possible de la considérer comme point de départ provisoire parce qu’on a besoin d’une définition au commencement – un peu, toutes proportions gardées, comme le doute cartésien, ou comme la déclaration d’amour qu’on est obligé de faire avant d’en venir aux choses sérieuses. En somme c’est le point zéro. »

Elsa Triolet, le 9 août 1943 (des dangers de la Résistance) : « J’ai essayé de vous envoyer un ami « pour affaire vous concernant » ou plutôt pour des affaires nous concernant tous. Mais après avoir étudié les communications et correspondances il a reculé, épouvanté. »

Et, à propos de Louis Aragon, le 6 janvier 1944 : « Pour ce qui est de mon mari : vous êtes susceptible et vous avez des idées préconçues… Je déteste ces idées et j’ai failli me fâcher, mais j’avais lu le Mythe, j’ai choisi de ne pas me fâcher… D’ailleurs, si je hais les gens qui n’aiment pas L. nous n’avons pas forcément le même degré d’amitié pour celui-ci ou celui-là, bien que nos goûts se trouvent être presque identiques. L. qui a plus de tendresse, de dévoûment [sic] et de fidélité qu’il n’est sain d’avoir pour les gens, est quelqu’un de distrait, d’absent ; d’ailleurs, s’il ne l’était pas, il ne pourrait pas faire vingt choses à la fois et y arriver… Seulement il est parfois comme un disque éraillé qui dans un discours se met à répéter la même chose, qu’il oublie qu’il y a là des gens… Cela lui arrive aussi de sauter dans une conversation à pieds joints, à faux, et de sortir dans la rue avec de [sic] chaussures de couleurs différentes. »

Dans ce très beau numéro où l’on trouvera notamment des propos d’Alexandre Postel sur Gustave Flaubert [lire récemment dans L’Intervalle ma chronique de son livre, Un automne de Flaubert], de Jean-Philippe Toussaint sur Proust et son ami le sculpteur Jean-Luc Vilmouth, de Guillaume Louet sur François Truffaut (se souvenir de cet axiome : « Un film bête rend tout bête autour de soi. »), on découvrira deux très belles réflexions sur l’impatience comme aliénation contemporaine, du théoricien et sinologue Romain Graziani et de Chantal Thomas dans un texte de nature autobiographique.

Je ne rends pas compte systématiquement des sommaires de la NRF, j’ai bien évidemment tort.

 

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Revues – site Gallimard

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Se procurer la correspondance Camus-Guilloux

 

 

 

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