Alain Desvergnes, le tempérament photographique, par Arnaud Claass, écrivain, photographe (1)

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Alain Desvergnes à Santo Domingo, New Mexico, 1979 © Bernard Plossu

Je n’ai pas connu Alain Desvergnes, qui dirigea de 1979 à 1982 les Rencontres internationales de la photographie d’Arles, et créa avec Lucien Clergue et Maryse Cordesse en 1982 l’Ecole nationale supérieure de la photographie.

Admirateur de l’œuvre de William Faulkner, professeur agrégé à l’université Saint-Paul d’Ottawa (Canada), il était également photographe, auteur notamment de la série Paysages en tant que portraits / Portraits en tant que paysages (2012).

Son décès récent à 88 ans à Etel, dans le Morbihan (12 juillet 2020), a suscité beaucoup d’émotions.

J’ai souhaité ouvrir L’Intervalle aux témoignages de ses amis.

Arnaud Claass, photographe, écrivain, théoricien, enseignant à l’école d’Arles depuis sa fondation jusqu’en 2014, animant actuellement dans cette institution le séminaire de Doctorat de création artistique et littéraire, m’a envoyé cet hommage.

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A la mémoire d’Alain Desvergnes, 2020 © Arnaud Claass

« Pour les acteurs de la scène photographique, avec la mort d’Alain Desvergnes, c’est un pionnier de la culture visuelle qui disparaît de l’horizon. Ceux et celles qui l’ont côtoyé gardent en mémoire une énergie devenue légendaire, une abnégation sans pareille au service d’un moyen d’expression dont le statut symbolique en France, lors de son retour d’Amérique du Nord, restait très incertain.

Faisant partie des privilégiés appelés à enseigner dès ses débuts à l’École d’Arles, dont il avait si bien su faire mûrir le projet, je ne me livrerai pas dans ces quelques lignes à un historique. Je ne rappellerai pas davantage la maestria d’Alain dans la conduite de cette institution, dont la jeunesse fut parfois traversée d’anxiétés institutionnelles redoutables.

Dans la tristesse de cette perte, je préfère parler d’une autre énergie, tout aussi infatigable : celle avec laquelle il défendit une conception radicalement originale de la culture photographique. Alain Desvergnes et moi avions en partage une large expérience nord-américaine. Elle ne reposait pas seulement sur des admirations communes d’œuvres de référence d’outre-Atlantique. Nous nous retrouvions aussi sur des convictions relatives à la singularité de la photographie dans l’histoire des pratiques culturelles.

D’un côté, Alain opérait une approche anthropologique de la place de ce médium dans le monde moderne et contemporain, approche qu’il avait développée dans le cadre de son enseignement à Ottawa. Mais par ailleurs, il ne se faisait pas de la photographie une idée strictement utilitaire, ni ne la réduisait à des actes de communication ou de médiation sociale. Il avait été profondément marqué par la pensée de Marshall McLuhan. Il plaçait donc ce moyen d’expression dans des perspectives historiques à l’ampleur parfois vertigineuse, illustrées à l’occasion par des cycles de cours aux titres faussement simplificateurs.

Or cette manière de placer l’évolution du médium dans un contexte si vaste ne l’empêchait nullement de faire sa place à une autre singularité, celle, souveraine, qui guide toute création individuelle. Il avait d’ailleurs fréquenté de très grands photographes théoriciens et pédagogues américains de la photographie dite « d’auteur » comme Nathan Lyons. Je dirais même qu’Alain Desvergnes est l’un des êtres humains les plus doués dans l’art d’admirer qu’il m’ait été donné de rencontrer. De cette étonnante symbiose entre un intellect ultra-rapide et des affects esthétiques passionnés (et capables de raffinements stupéfiants), il me semble qu’il aura réussi à inventer, avec l’École d’Arles, une sorte d’équivalent collectif.

Les étudiants et les étudiantes de « l’ère Desvergnes » se souviennent d’un contexte pédagogique extrêmement exigeant : le lieu réclamait un travail sans relâche, précisément parce qu’il refusait toute exclusive entre l’art pour l’art, le métier, la théorie, la maîtrise des techniques : « Les quatre mon général », disait-il parfois, lorsqu’il n’usait pas de métaphores sportives. L’ironie excitée par son tempérament de feu pouvait frapper – mais sans méchanceté – celui ou celle qui se plaignait d’avoir trop de travail. Je l’ai entendu plus d’une fois répliquer par une formule bien imagée à l’anglo-saxonne : « If you can’t bear the heat, don’t stay in the kitchen » (« Si vous ne supportez pas la chaleur, ne restez pas dans la cuisine »). Ce genre de formule moqueuse, il savait d’ailleurs l’appliquer de temps à autre à tel ou tel photographe occupé à singer les rites somptuaires du système de l’art (« Pardon, je ne savais pas que vous étiez coté en Bourse »).

Mais le plus beau témoignage de son engagement reste le « palmarès » impressionnant des photographes artistes ou reporters, documentaristes ou illustrateurs, théoriciens, critiques, conservateurs, directeurs d’écoles d’art ou grands organisateurs de l’archive visuelle, et autres experts naviguant aujourd’hui à haute altitude, après leur passage dans la « cuisine » d’Alain Desvergnes.

Arnaud Claass »

Site d’Arnaud Claass

414NEBRM98L

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Se procurer Notre Amérique, par Alain Desvergnes, Alain Dister et Gilles Mora

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