Le tirage, art du vivre ensemble, par Alexandre Arminjon, photographe-tireur

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© Alexandre Arminjon

Depuis quelques étés, je reçois d’Alexandre Arminjon, rencontré chez Agathe Gaillard – aujourd’hui La Galerie Rouge – une lettre manuscrite.

J’apprends à le connaître, je progresse dans ma compréhension de son œuvre, dans son désir d’art, dans ses nécessités existentielles.

Passionné de tirage, le jeune photographe a fondé, à Paris dans le Marais, le laboratoire collaboratif Ithaque conçu, de façon très professionnelle, comme un espace de création, de transmission et de rencontre, témoignant à sa façon du vivre-ensemble.

S’il aime la chambre noire pour ce qu’elle offre en termes d’expériences – sensation du temps, nécessité de patience, protection, intériorité, vide -, et d’expérimentations, Alexandre Arminjon n’en fait pas une fin en soi, mais une ouverture par l’art vers l’autre et le mystère de toute présence.

Il y a chez lui une compréhension taoïste des phénomènes, et une volonté très belle de participer à la construction, modestement, patiemment, d’un monde meilleur.

On pourra lire dans l’entretien qui suit des propos qui lèvent l’espoir et donnent envie de voyager vers cette nouvelle île.

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© Alexandre Arminjon

Comment êtes-vous tombé dans la chambre noire ?

En 2015, j’ai rencontré Choi Chung Chun, tireur argentique spécialiste du grand format. J’étais un vrai profane de la chambre noire et je n’en avais jamais vue – je pratiquais alors la photographie depuis deux ans. Je ne sais pas si c’est sa chambre noire très grande, propre et évoluée ou la très grande rigueur couplée d’une grande sensibilité qui se dégageait du personnage qui m’ont le plus impressionné telle une feuille de papier sensible, mais cela a été un tournant, un basculement. Très vite, à l’été 2015, je mettais en place une installation rudimentaire dans une cave à la campagne. Humide et poussiéreuse, j’y ai parmi mes meilleurs souvenirs. Choi me prodigua beaucoup de conseils et de retours sur mes premiers tirages, et la pratique du laboratoire me donnait d’emblée le sentiment intérieur d’un grand silence et de faire corps avec le temps, le temps de la chimie et du papier – une école de la patience.

Que représente pour vous cet espace ? Une sorte de grotte amniotique ?

A la fois une grotte amniotique et un espace imaginaire. Quelque part, c’est un lieu qui n’existe pas lorsque seule la lumière rouge est allumée, un lieu qui n’est qu’à l’image de mes émotions, aussi un lieu qui peut-être m’a protégé du monde et du regard des autres, un espace-temps tout à fait unique, où le seul temps est celui de l’exposition du papier sous l’agrandisseur, ensuite du révélateur, arrêt, fixateur, lorsque l’on rallume la lumière blanche à la fin de ce cycle de 5 ou 10 minutes environ c’est plutôt de fait la nuit que le jour, car le papier prend vie dans l’obscurité. C’est aussi un espace amniotique dans la mesure où il m’a permis de renaître au monde autrement, de tourner une nouvelle page dans ma vie après des expériences diverses. Enfin, un espace amniotique dans le sens où, comme pour le liquide amniotique, il est à un moment vital et urgent d’en sortir, et d’échanger avec le monde extérieur – le labo est malsain et dangereux si l’on y reste trop longtemps.

Quel est votre rapport avec les objets techniques, par exemple les agrandisseurs, ou la grande laveuse en plexiglas que vous avez achetée ? Y a-t-il chez vous quelque chose d’une perception animiste ?

Animisme, peut-être pas, fascination pour les machines, oui, je crois. Je considère la photographie comme l’art enfant de la révolution industrielle, de la sidérurgie, de la chimie, où la machine a une place centrale, une machine qui fait précisément ce qu’on lui dit, contrairement à l’ordinateur qui extrapole, interprète, déduit, utilise toujours une forme d’intelligence ou d’analyse. Il est aussi possible de voir la machine comme un compagnon silencieux dans la solitude qui me semble être intrinsèque à la pratique de la photographie en laboratoire en particulier. Cela étant, en fin de compte l’objet le plus important dans une chambre noire, c’est l’horloge de laboratoire.

Que découvrez-vous encore dans la chambre noire ? Comment vous formez-vous ?

Je mets un point d’honneur à toujours garder une attitude de débutant qui tâtonne et multiplie les erreurs sans perdre son enthousiasme, d’amateur au sens de celui qui aime, découvre. Je relis périodiquement les ouvrages d’Ansel Adams et certains forums sur internet (rangefinderforum.com, largeformatphotography.info). Très souvent, chez Leica, Prophot ou au Moyen Format, c’est sur le boulevard Beaumarchais qu’on me donne de bonnes pistes et de bons conseils. Ces derniers temps, j’ai plusieurs idées rudimentaires de virages et de combinaisons de virages en tête (au hasard, virage cuivre puis sélenium par exemple). Si j’ai pu beaucoup m’écarter des tirages « orthodoxes » à travers des procédés comme la solarisation, je suis loin d’avoir exploré toutes les richesses des tirages plus simples en apparence, et j’éprouve souvent le besoin de faire mes gammes autour de photos de mes neveux et nièces par exemple. Parfois je me demande même si mes solarisations ne sont pas en fait elles-mêmes les gammes hétérodoxes qui me font progresser dans la maîtrise de tirages en apparence plus simples, et non l’inverse.

Quelles sont vos idées actuelles de tirage ? Sur quels aspects aimeriez-vous progresser ?

Le confinement m’a incité à remettre en question mes choix de vie de ces dernières années, passées à alterner entre des voyages dans des déserts lointains et dans ma chambre noire en Savoie. Confiné dans ma chambre noire en Savoie (entre temps vidée et déménagée à Paris), j’ai travaillé à des icônes contemporaines à partir de tirages argentiques cloués sur des panneaux de bois peints. J’avais depuis plusieurs années un travail autour de l’encadrement vu comme un prolongement du tirage à partir de peintures acryliques à revêtement métallique (zinc, aluminium, bronze…). Je suis très heureux de pouvoir me consacrer à ces icônes, cela me permet de parler du monde dans lequel je vis en relisant des mythes anciens (par exemple Suzanne et les Vieillards au prisme de l’affaire Weinstein), et cela me permet de laisser reposer mes solarisations désertiques pour une jachère indéterminée.

Si je souhaite progresser, ce n’est pas sur tel ou tel aspect technique du tirage, sur la qualité de mon grain ou de mes hautes lumières, mais bien plus sur ma capacité immatérielle à faire le vide en moi, à  être entièrement à l’écoute de mes émotions et de mon intériorité et non de mes sens et du monde extérieur lorsque je fais mes tirages. C’est cette retraite en soi-même que les yogis appellent pratyahara.

Comment abordez-vous le papier, la lumière, les procédés anciens, les produits chimiques ?

Je ne suis pas –  aujourd’hui – ce que j’appellerais un photographe de la lumière, qui est à la recherche de la belle lumière de l’aube ou au coucher du jour par exemple, ou d’un éphémère nuage voilant très légèrement le ciel qui élargirait ma gamme de gris potentielle. La plupart de mes images dans le désert ont été faites sous des lumières écrasantes et lorsque l’on photographie sous une lumière forte, le détail est invisible, presque plutôt inaudible lorsque mis en rapport avec le silence du désert, et le contour devient essentiel, et ma photographie se rapproche plus d’un dessin que d’une peinture.

Je me vois plus comme un photographe du papier, pour qui la qualité de l’artefact final est primordiale – le papier est-il propre, pur, durable ? -, ce papier que j’ai moi-même exposé, traité, manipulé. Avec ma série La Lune Noire au Chili, j’ai pris beaucoup de plaisir à pratiquer le virage au carbone, qui augmente considérablement la durée d’archivage des tirages, en leur donnant ce que je considère être une teinte légèrement graphite. Ce type de virage à la fois fragilise l’émulsion qui ne tolère plus le moindre contact mais augmente sa durée de vie, un peu comme pour le tirage Fresson au charbon, qui donne des tirages fragiles mais remarquables et qui ont comme un parfum d’éternité.

Les procédés anciens ? Pourquoi pas, si ils servent un propos. La solarisation, pourquoi ? Pas pour faire un clin d’œil à Man Ray (en réalité plutôt à son assistante Lee Miller qui est celle qui a fait l’erreur heureuse initiale qui a conduit Man Ray à généraliser sa pratique de la solarisation). Mais parce que la solarisation me permet de créer des images qui ne sont ni des positifs, ni des négatifs, des images composites comme j’aime à dire, à mon sens cela rejoint mon idéal taoïste qui dépasse le vrai et le faux, le net et le flou, le surexposé et le sous-exposé. Si il y a un procédé ancien qui m’attire uniquement pour sa beauté plastique, c’est le tirage sur papier albuminé.        

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Damien Hirst, l’Evangéliste © Alexandre Arminjon

La technique de la solarisation vous importe-t-elle toujours autant ?

Pas aujourd’hui, pas pour le moment. Je pense pouvoir élargir la richesse de mes tirages solarisés à l’avenir, en laissant cette jachère durant laquelle je réalise mes icônes sur panneaux de bois. J’associe la solarisation aux déserts, j’ai pu chercher à sublimer le soleil – en solarisant le soleil au zénith, je l ‘ai noyé d’une certaine façon. Mais à passer tout ce temps seul loin de chez moi, j’ai, je pense, touché les limites d’une forme aiguë d’introspection et d’une période difficile de ma vie marquée par une grande étrangeté et par une disparition dramatique. C’est pour cela qu’il me semble sain de tourner une page avec Ithaque et de travailler sur mes icônes.

Prenez-vous encore le temps de photographier ou ne cessez-vous de revisiter vos archives, notamment chiliennes et iraniennes ?

Pendant le confinement, j’ai découvert avec joie les techniques du photomontage ainsi que de la rephotographie et de l’appropriation, qui ne sont pas vraiment des techniques mais plus une attitude libre et quelque part infantile qui va chercher où elle le souhaite les symboles auxquels elle veut faire référence, pour les recombiner, les permuter, les hybrider, sans se soucier de si c’est légal ou non. Cela me fait penser au « sampling » dans le hip-hop. En anglais il y a cette phrase qui dit, « it’s not where you take things from, it’s where you take them to ». C’est une pratique de la photographie qui me permet de ne pas sortir de chez moi, avec mon rétroprojecteur qui me permet de voyager à travers internet, pour ensuite rephotographier mon mur en utilisant souvent des expositions multiples.

D’autre part, je me suis intéressé ces derniers temps à la capture de segments d’architecture du 20ème  siècle, en envisageant l’architecture non comme une volumétrie mais comme une façade dont la matrice visible est le miroir de notre rapport au monde, géométrique, qui se veut rationnel, en particulier avec ce courant qu’est le brutalisme qui en dit long sur notre rapport au monde,  je vois dans ce terme de brutalisme une allégorie de l’individu contemporain en quête de sens qui se voit jeté dans des tours en proies aux eaux glacées du calcul égoïste (Marx), l’individu déraciné pour faire référence à Simone Weil (L’Enracinement). Dans mes compositions d’icônes, j’aime utiliser ces segments d’architecture comme des connecteurs logiques, à la fois ornements et soutènements, parfois vecteurs de déclin ou d’élévation.

Quant à mes archives iraniennes, j’espère vivement les enrichir par un prochain voyage dans la région lorsque les conditions le permettront, et poursuivre ma série de solarisations ; je ne les revisite pas en ce moment, en revanche, pour mes archives chiliennes, oui, j’ai encore des choses que je veux essayer autour de ces négatifs, en particulier quelques compositions pour lesquelles je vais prochainement essayer des grands formats, sans raison véritable, simplement parce que j’en ai envie.

Vous avez souhaité ouvrir à Paris, en plein Marais (5, rue des Haudriettes), un laboratoire collaboratif. Pourquoi l’avoir nommé Ithaque ? Quelles sont vos ambitions ? Comment avez-vous pensé cet espace ? Avez-vous reçu des aides ?

J’ai imaginé Ithaque comme un port d’attache, d’où les photographes partent et où ils reviennent. Ithaque a des ambitions multiples. Avant tout, à partir d’expériences et de rencontres, partager le savoir-faire lié au tirage noir et blanc, cette chambre noire est pensée comme ouverte sur le monde et pensée comme un lieu qui est avant tout un lieu propre, comme me l’a appris Choi. Avec Ithaque je peux aussi réfléchir à la monstration de l’art au 21ème siècle, post-confinement, avec un espace hybride entre la galerie « white cube » car Ithaque dispose d’un espace d’exposition classique, et l’atelier. Une de mes idées centrales est de faire du backstage le frontstage, c’est pour cela que j’ai imaginé une sorte de scène de théâtre dont le personnage central est mon agrandisseur que j’ai déménagé de Savoie, avec ses 220kg et 290cm de haut, il est imposant d’une façon à la fois austère et cocasse.

En période de crise sanitaire, Ithaque fait aussi le pari de l’interaction physique dans la vie réelle ; j’ai fait des visites virtuelles de mon ex-chambre noire et participé à une foire virtuelle, mais je crois que dans les arts précisément plastiques rien ne peut imaginer remplacer l’expérience réelle d’une œuvre d’art. Et je crois aussi que nous ne devons pas virtualiser nos vies, nous devons prendre des risques pour nous rapprocher les uns des autres, sous certaines conditions bien sûr, plutôt que d’accentuer une forme de défiance et de repli sur soi, dans ce confort inconfortable à « scroller dans le néant » sur nos smartphones. Ithaque n’a pas reçu d’aides mais a obtenu un bail auprès d’un bailleur social qui lui permet de bénéficier d’un loyer modéré pour le quartier.

Ithaque est pensé aussi un peu comme un salon du jeudi soir, en effet l’atelier est ouvert tous les jeudis de 19h à 22h et chacun est le bienvenu pour parler de photo ou pas, fût-il photographe débutant, chevronné, collectionneur, ou simple curieux. Ithaque n’est pas un laboratoire de tirage où l’on vient donner ses négatifs à développer ou tirer. Ithaque a vocation à trouver un équilibre dans lequel il y a à la fois production intensive de tirages et ouverture sur le monde, avec des évènements notamment avec l’Association Gens d’Images, des dégustations de vins ou de pâtisserie, et aussi, je l’espère, des visites de classes d’enfants, car j’ai créé ce lieu pour transmettre et donner l’envie aux plus jeunes, en commençant par les petits.

Vous allez moins voyager, pour travailler davantage dans votre laboratoire. Cette décision correspond-elle à un tournant dans votre maturité professionnelle et humaine ?

Il ne m’appartient pas de juger ma propre maturité ; j’ai plutôt cherché à réconcilier différentes étapes de ma vie, car dans une vie antérieure j’ai été diplômé de l’EM Lyon (d’où mes anglicismes intempestifs), j’ai étudié le management, la comptabilité, l’analyse et le diagnostic de projets entrepreneuriaux, j’ai monté une société en Chine à la fin de mes études à l’EM Lyon. Je n’ai jamais pensé mes aventures photographiques comme un reniement du monde du management pensé comme un monde des vilains patrons, et je suis très heureux aujourd’hui de pouvoir (enfin !)  conjuguer mes compétences managériales avec mon expérience d’artiste. Et je suis heureux que ma vie soit désormais bien ancrée à Paris.

Vous quittez la Savoie pour le ventre de Paris. Est-ce un choix esthético-politique, pour vous qui êtes si sensible aux territoires sauvages (lire notre entretien du 2 juillet 2018 dans L’Intervalle) ?

Ma vie s’est construite dans une dialectique entre des environnements urbains sauvages – j’ai vécu à New York, Shanghai, Hong Kong – et des environnements sauvages tout simplement, comme le désert de l’Atacama au Chili. J’ai toujours été attiré par une forme de radicalité dans mes choix et dans les environnements que je fréquente. Qui sait, peut-être un jour découvrirais-je les joies de la mesure et de l’entre-deux, je n’ai a priori rien contre les villages charmants. Depuis mi-2019, Ithaque fait son chemin dans ma tête, et Paris me semblait être le meilleur lieu tant pour partager l’expérience de la photographie argentique que pour apporter à mon niveau des éléments de réponses aux défis de notre temps.

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Suzanne et les Vieillards © Alexandre Arminjon

Vous allez travailler pour quelques mois aux côtés de la Japonaise Miho Kajioka. Comment l’avez-vous rencontrée ? Comment concevez-vous le partage de votre lieu ? Qui sont les futurs aspirants et comment comptez-vous les choisir ?

J’ai rencontré Miho à Paris Photo en 2019 par le biais de Nathalie Bocher-Lenoir, présidente de l’Association Gens d’Images dont je suis très heureux de faire désormais partie du comité directeur. Avec Miho nous échangions entre photographes, elle me disait qu’elle cherchait une chambre noire à Paris, et c’est amusant car quelques mois auparavant avait germé en moi cette idée d’une plateforme centrale dans Paris autour de la photographie argentique. C’était à l’époque un projet très vague et je suis heureux qu’il soit aujourd’hui réalité !

Ithaque dispose de deux chambres noires distinctes équipées pour l’une d’un agrandisseur 20×25 et l’autre d’un agrandisseur 4×5’’. Ithaque permet à deux photographes de travailler simultanément sur leurs tirages, en noir et blanc uniquement. Les labos sont disponibles pour des résidences de deux semaines minimum et les photographes en résidence peuvent venir travailler 24h/24, 7 jours sur 7 car ils ont les clés.

Quant aux personnes qui travailleront à l’avenir à Ithaque ? Pour l’instant il s’agit surtout d’amis sur les doigts d’une main qui consacrent leur vie et leur énergie au tirage argentique. Je suis aujourd’hui ouvert aux rencontres et à établir petit à petit des relations de confiance qui me permettent de confier les clés à un autre photographe comme aujourd’hui Miho. Claude Iverné travaillera prochainement à l’atelier. Je crois qu’à terme, tout recrutement sera la résultante d’une décision collégiale de la micro-communauté de photographes qui se constitue, décision qui repose sur l’unanimité.

La question de la discrimination positive me taraude. Je suis très heureux que Miho soit une femme étrangère, mais je suis heureux de travailler avec elle avant tout car elle est rigoureuse, polie, extravertie et sensible. J’aimerais beaucoup recruter des assistants venus des quartiers dits sensibles et de l’immigration. J’imagine cela comme ma petite pierre à l’édifice du vivre-ensemble, pour, qui sait, contribuer à désenclaver tant les cités que le Marais, afin que tout le monde se parle.

Vous êtes très préoccupé par les lignes de fractures sociales, notamment les inégalités de richesse. Comment cette prise de conscience est-elle venue ?

Pour avoir étudié l’histoire économique, il est frappant de voir combien le partage de la valeur ajoutée et des gains de productivité est devenu inégalitaire depuis les années 1980, avec un accroissement du rythme de hausse des inégalités. Toutes les sociétés, même les plus exemplaires connaissent des inégalités, des très riches et des très pauvres, et des grandes injustices, et c’est ainsi, mais il n’est pas normal que les inégalités croissent pendant une période aussi longue. Il ne peut y avoir éternellement des riches qui s’enrichissent et des pauvres qui s’appauvrissent, et ce n’est pas un cliché gauchiste, c’est une réalité que les sociétés occidentales traversent une crise profonde, qui rend souvent les parents incapables de continuer à espérer un futur meilleur pour leurs enfants, une crise dans laquelle il y a de plus en plus de travailleurs pauvres qui travaillent mais dorment dehors. C’est à l’aune de ce temps long de l’histoire économique (voir les thèses de Thomas Piketty) qu’il est aisé de comprendre qu’un mouvement social inédit et de grande ampleur comme celui des Gilets Jaunes prenne racine et ait une légitimité.

Les moments de fragilité que j’ai pu connaître dans la vie m’ont fait réaliser que, si je n’avais pas été soutenu, moralement mais aussi financièrement, j’aurais sûrement connu la misère. Je vois de grandes limites au discours contemporain sans cesse ressassé sur la résilience, sur la psychologie positive toujours et partout (voir Eva Illouz, Happycratie) ; la vie est parfois ponctuée de drames face auxquels certains ont la chance d’être entourés et d’autres pas, sans que cela soit de leur fait et quelque part cela m’a frappé, cela m’a incité à participer à la vie associative au service des exclus et des SDF, en me disant qu’au fond bien peu de choses hormis la bonne fortune me séparaient d’eux. Pendant des années, j’ai participé à un repas pour SDF à Notre-Dame des Blancs Manteaux ; j’ai accompagné des groupes à des pèlerinages et j’ai été relais du champ social au Louvre et dans d’autres musées pour organiser des visites pour des publics souffrant de diverses formes d’exclusion.

Pour parler de lignes de fractures, je crois qu’avec la crise sanitaire, nous faisons face à une société de plus en plus fragmentée qui va accroître les communautarismes et le repli sur soi. J’ai aujourd’hui envie de m’engager autrement en utilisant Ithaque comme une interface pour le monde associatif. C’est pour cela que je fais le pari des interactions physiques et des rencontres, à l’instar de l’Association Le Rocher – Oasis des Cités dont le slogan est « Oser la rencontre, choisir l’espérance » ; je m’intéresse aussi à d’autres associations qui font un travail formidable, comme La Dictée pour Tous, La Chorba, la Banque Alimentaire, Thanks for Nothing, Espérance Banlieues… Je ne parviens pas vraiment à réconcilier ma quête constante de détachement avec ce volontarisme associatif qui en définitive se mêle des problèmes des autres. Est-ce une culpabilité chrétienne, une culpabilité de classe, peu m’importe – si l’Enfer est pavé de bonnes intentions, allons-y avec le sourire !

Que lisez-vous actuellement, vous qui êtes si attentif aux explorations intérieures et mystiques ?

Comme depuis presque toujours, tous les romans me tombent des mains et je jongle entre différents essais. J’ai récemment relu Le Mythe de Sisyphe de Camus, qui paradoxalement peut donner du courage et une forme de consolation. De même, j’ai beaucoup relu Nietzsche – Le Nihilisme Européen. Je croyais que cela demeurerait une lecture de lycéen qui joue au rebelle, mais non, les clés de lecture que Nietzche propose sont incontournables. Je suis aussi en train de lire l’Ancien Testament, plus particulièrement le Livre de Job, le Livre de l’Ecclésiaste et les livres prophétiques. Dans le cadre de ma production d’icônes contemporaines, les ouvrages de Michael Baxandall (L’Oeil du Quattrocento) et Erwin Panofsky (L’Oeuvre d’Art et ses Significations) sont très instructifs. Il y a aussi Francis Bacon, dont je ne sais pas si j’admire plus sa peinture ou ses paroles, j’ai un recueil d’entretiens avec David Sylvester que je parcours périodiquement. Pour finir avec un zeste de cynisme et d’humour, j’ai beaucoup apprécié La Rochefoucauld ces derniers temps.

Affolé par la petitesse humaine, Dieu se cache-t-il dans une chambre noire ?

Je crois que Dieu ne s’affole pas pour si peu, qu’il est miséricordieux et toujours là avec nous.

Avez-vous des projets de livres et/ou d’exposition ?

En raison de l’actualité sanitaire, je renonce pour l’instant à organiser une inauguration formelle pour Ithaque, cependant, à partir du jeudi 15 octobre les visiteurs pourront découvrir un accrochage d’œuvres de Claude Iverné, Miho Kajioka, moi-même ainsi que plusieurs tirages vintages provenant de collections privées. Et le jeudi 19 novembre j’exposerai à Ithaque un corpus de 12 icônes sur lesquelles je travaille actuellement. La tenue ou non d’un vernissage pour le 19 novembre sera évaluée à l’aune de l’actualité sanitaire. J’invite les personnes intéressées par l’actualité des vernissages ou par une visite à écrire à info@ithaque-paris.fr afin de prendre rendez-vous, autrement à venir tous les jeudi de 19h à 22h et enfin à s’abonner à ithaque_paris sur instagram ou Facebook (@ithaquedarkroom) . Enfin, j’ai toujours en toile de fond un projet éditorial autour de mes photographies chiliennes qui me tient très à cœur.

Propos recueillis par Fabien Ribery

La Galerie Rouge

Alexandre Arminjon – site

Ithaque

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