Des jours et des adieux, par Yvon Le Men, poète

Yvon VSP

Yvon Le Men et Alexis Gloaguen en VSP dans les Monts d’Arrée © Catherine Lecompte

« quand les Chinois me croisent / certains me regardent plus longtemps que d’autres // peut-être regardent-ils un homme / que je ne connaîtrai qu’à la fin du voyage de mon voyage »

On connaissait la Fiat Topolino de Nicolas Bouvier lancée sur les routes de l’Europe centrale et du grand Est, il faut maintenant compter sur la VSP de l’écrivain Alexis Gloaguen, voiture sans permis accueillant en son cockpit le poète Yvon Le Men pour une traversée de la Bretagne de Silfiac (Morbihan) à Roscoff (Finistère).

La voix d’Yvon Le Men est l’une des plus touchantes de la Bretagne actuelle, qui ne dissocie jamais le petit point de la vastitude, la route déserte du Léon de la Terre-monde, les noms illustres des inconnus.

La Bretagne sans permis prend le temps de vivre, de regarder (40 km/h en moyenne), de se souvenir, et surtout de célébrer les morts, le grand ami Michel Le Bris.  

Tout commence avec la cérémonie d’adieu du chanteur Yann-Fañch Kemener, qui participa dans les années 1970 au grand mouvement du renouveau breton, avec Névénoé, les Tri Yann, Alan Stivell, Gilles Servat, Manu Lann Huel, Denez Prigent.

Ce premier texte à lui seul, superbe, nécessite de s’arrêter sur ce recueil, où l’anecdote se mêle aux portraits des amis.

« J’étais chez lui le jour de sa mort, dans sa belle maison colorée de Tréméven [près de Quimperlé], parmi ses proches de tous les âges. Ils l’ont veillé jusqu’à l’extrémité de la souffrance, jusqu’au point ultime de la vie qui s’incarne parfois et malheureusement par la souffrance. Ils l’ont veillé en breton, en français, en mangeant, en buvant, en souriant, en chantant, en pleurant et en jouant. Yann-Fañch ne voulait pas lâcher la main de la vie, la main de ses amis ; de son ami. Ce fut seulement quand Jérôme lui murmura sur un fil de vent et par un fil d’amour, tu peux y aller, tu peux nous quitter, nous t’aimons assez pour que tu ne nous quittes plus jamais, jamais plus, que Yann-Fañch lâcha la main du présent pour aller au pays de tous les temps. C’était un samedi matin. Le printemps en Bretagne commençait à fleurir en jaune et vert. »

Nous sommes ici avec Yvon Le Men dans la continuité des chants populaires de la Bretagne, tels que Théodore Hersart de La Villermarqué les notifia en 1839 dans le Barzaz Breiz, les sauvant de la disparition.

Nous sommes avec Françoise Mehat, agricultrice aveugle de Laniscat à la « mémoire homérique ».

Avec les pères ouvriers agricoles, cordonniers, instituteurs.

Avec les mères lavandières, infirmières, naufrageuses.

Avec les choucas.

Avec les prêtres et tous les saints.

Avec les pauvres gens si riches d’être simplement là.

Avec les chanteuses Annie Ebrel, Anne Aufret, et Filomena Cadoret, morte en 1923 à Bonne, près de Rostrenen.

Avec les chanteurs Glenmor et Melaine Favennec.

Avec « les jeunes gens à la boucle d’oreille ».

Avec les poètes Eugène Guillevic et Xavier Grall,

Avec le conteur Patrick Ewen.

Avec les écrivains Anatole Le Braz et Per-Jakez Hélias.

Avec Alexis Gloaguen : « Alexis, sur la terre de ses mots, écrit autant avec ses yeux qu’avec ses mains. Je l’ai vu regarder une bête et j’ai vu la bête céder au trop de ses regards. Quand il regarde, il est ce qu’il regarde. Comme dans les encres chinoises, il fait partie du paysage, ni plus no moins. A ses yeux et au bout de ses pas, tout le monde vaut quelque chose. L’insecte et le renard, le lion et le vermisseau, le regardeur et le regardé. Le contemplateur et le contemplé. On voit, sur la terre de ses mots, ses yeux grimper au ciel, s’étendre sur les champs, sans oublier, sans négliger personne. On voit ses connaissances suivre, main dans la main, ses sentiments pour la plus petite des créatures, à deux, à quatre ou à mille pattes. »

Dans une crêperie de Guéméné.

Au bord du Menez Bré sous la neige.

Dans une église de campagne.

Dans l’une des sept cathédrales de Bretagne.

Au musée du Faouët.

Dans le Kreiz Breizh.

Mais aussi, dans la maison d’Yvon Le Men, entre jardin et talus longeant le bois, alors que sonne le tocsin du confinement ouvrant malgré tout sur La baie vitrée, ensemble de poèmes écrits durant le premier grand renfermement mondial du XXIe siècle.

Mohammed Ahmed Faris, astronaute syrien, donne le ton, le canto general : « Je voyais la Terre depuis l’espace, si belle depuis qu’avaient disparu les cicatrices des frontières nationales. »

L’époque n’est pas à l’optimisme démesuré, qui sera infernale dans trente ans : « Pour la première fois de ma vie / et de la vie du poème que j’écris // je pense le regard au plus loin d’où je suis / que peut-être je n’irai pas jusqu’au bout de lui »

Plus loin : « et que ferions-nous de nos ailes / aujourd’hui // pour aller où ? »

Plus loin : « il y a tant à écouter dans un regard / tant à voir dans une voix // ces voix chères qui se sont tues ce matin / dans un accident de confinement »

Heureusement, un matin, un homme seul frappe à la porte, qui cherche du travail, un vagabond, un fou, un misérable.

Il s’agit peut-être de Jésus, ou d’un frère ressuscité, ou simplement d’un fils de paysan.

L’écrivain n’en revient pas, sur qui étaient tombées des années-lumière de questions plus ou moins paralysantes, et plutôt plus que moins.     

Crapauds au sens de Tristan Corbière sont toujours les poètes : « … Un chant ; comme un écho, tout vif / Enterré là, sous le massif… / – Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre… »    

La Bretagne sans permis et La baie vitrée sont des chants modestes de fidélité, envers les amis, envers la Bretagne, envers  la poésie, et d’abord envers soi. 

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Yvon Le Men, La Bretagne sans permis, Editions Ouest France, 2021, 228 pages

Editions Ouest France

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Yvon Le Men, La baie vitrée, Editions Bruno Doucey, 2021, 160 pages

Editions Bruno Doucey

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