Beautés de l’art paléolithique, par François Warin, philosophe

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« La première main n’est pas la main malhabile, tâtonnante ou enfantine mais la main de maître. »

Parce que tout est déjà là dès l’origine – point de vue de Picasso et Bataille -, parce que l’idée du progrès en art est une foutaise, parce que la sensation de beauté est anhistorique, l’art pariétal aurignacien (Chauvet, Lascaux) est fascinant, troublant, particulièrement émouvant.

Tout commence avec des mains, autonomes, préhensives et de caresses, posées à l’entrée des grottes ornées du paléolithique, première parade sauvage de l’humanité dressée.

Comme Bernard Lavilliers, François Warin les nomme « mains d’or », dès le vestibule de son bel ouvrage opérant la rencontre des études préhistoriques et de la philosophie, Au commencement la beauté, publié dans la collection La rencontre, dirigée par Anne Bourguignon chez Arléa.

Platon cherchait à nous sortir de la caverne, quand il faudrait y entrer de nouveau, autrement, alors que les autorités les ferment pour les préserver des ravages du plus grand nombre.

Joan Miró : « La peinture est en décadence depuis l’âge des cavernes. »

Le modèle scalaire est une paresse de l’esprit : naissance et Renaissance sont données d’emblée.

De l’ocre rouge, des points, des paumes appuyées : mains positives et négatives. Nostalgie chamanique ? Précaution à l’approche des dieux ? Repères spatiaux ? Affirmation d’une puissance démiurgique ? Manifestation d’une identité face à la force de l’animalité ?

Dans son Eloge de la main (1934), Henri Focillon écrit : « J’entreprends cet éloge de la main comme on remplit un devoir d’amitié. Au moment où je commence à l’écrire, je vois les miennes qui sollicitent mon esprit, qui l’entraînent. Elles sont là, ces compagnes inlassables, qui, pendant tant d’années, ont fait leur besogne, l’une maintenant en place le papier, l’autre multipliant sur la page blanche ces petits signes pressés, sombres et actifs. Par elles l’homme prend contact avec la dureté de la pensée. Elles dégagent le bloc. Elles lui imposent une forme, un contour et, dans l’écriture même, un style. »

Puis : « Tandis que par l’une de ses faces l’artiste représente peut-être le type le plus évolué, par l’autre il continue l’homme préhistorique. Le monde lui est frais et neuf, il l’examine, il en jouit avec des sens plus aiguisés que ceux du civilisé, il a gardé le sentiment magique de l’inconnu, mais surtout la poétique et la technique de la main. »

Les mains ont la parole, les mains nous donnent la main, nous offrent, comme en amour, ce qu’elles n’ont pas, telles celles des grottes de Gargas (27 000 ans) ou de Cosquer (25 000 ans).

La main est un punctum : ça a été, j’ai été, je suis.

« Il n’est nul besoin, écrit François Warin, de connaître les subtilités d’une éventuelle iconologie pour être touché dans l’âme par le panneau théâtral des chevaux ponctués de Pech Merle signés de mains féminines, pour être bouleversé par les images de ces cavernes qui, tout compte fait, sans renvoyer à rien d’autre qu’elles-mêmes, ne nous parlent que de l’étrangeté de l’être-là dans l’immanence du monde. »

Dans la grotte, tout dort encore, mais tout sera bientôt animé par la flamme d’une torche, par l’arrivée du soleil, par des yeux plus ardents que d’autres.

Peinture et fécondité vont de pair, la main qui étreint est aussi le sexe qui pénètre.

« Norbert Aujoulat dans son livre magnifique Lascaux : Le Geste, le temps et l’espace, a été le premier à remarquer que les chevaux, les taureaux et les cervidés ont été saisis à la période du rut, de la création de la vie, au moment de l’altération (d’un devenir sans cesse autre) des robes, des comportements, des clameurs, des rugissements et du dynamisme des animaux en mouvement qui trottent, bondissent ou tombent dans une chorégraphie enfiévrée. »

L’énergie circule, tourbillonne, comme le vertige du cycle des saisons.

Dans le labyrinthe de l’existence, nous trouvons l’appui de l’homme-oiseau, du sorcier à tête de bison, de la vache noire, des mammouths, du cheval, du cerf aux bois étoilés.

Il y a à tout cela des significations probables, des études savantes et passionnantes (André Leroi-Gourhan, Claude Lévi-Strauss, Jean Clottes, Jean Rouaud…) mais il y a plus, comme un puits de mystère, une énigme qui résiste, une puissance de poésie, un égarement désirable.

Comme d’imaginer l’amour avec une Vénus du gravettien, femme universelle, déesse-mère, femelle acéphale.

Cézanne a pour cela un mot, repris par François Warin, dont le livre, subtil, léger, profond, est décidément une mine d’or : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône. »

La nuit sexuelle fait fondre la géométrie, que la raison artistique, dès son premier âge, s’est efforcée de rétablir.  

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François Warin, Au commencement la beauté, De Chauvet à Lascaux, éditions Arléa, collection La rencontre dirigée par Anne Bourguignon, 2020, 94 pages

Editions Arléa

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