Ceci (n’)est (pas) l’Amérique, par Stan Brakhage, Cid Corman, Ernest Hemingway, Ezra Pound, Charles Reznikoff

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Troisième volume d’une collection regroupant des auteurs américains appartenant aux larges courants des expérimentations formelles et textuelles du XXe siècle, Ceci (n’)est (pas) l’Amérique, publié chez la Nerthe, est une excellente façon de voyager en territoires méconnus.

Sont ici rassemblés des textes, de longueurs variables et de genres différents, de Cid Corman, Ezra Pound, Charles Reznikoff, Ernest Hemingway et Stan Brakhage.

Le poète et traduction Cid Corman (1924-2004), pionnier aux Etats-Unis en matière de poésie orale, ouvre le recueil avec un texte donnant un aperçu – sorte de coupe verbale – de la ville de Matera, située en Basilicate, cité habitée parmi les plus anciennes du monde ayant connu dans les années 1950 une fuite de sa population pour cause d’insalubrité : « Pour la grande majorité des Italiens uniquement et pour ceux pour lesquels ce nom a quelque signification, Matera est synonyme de pauvreté abjecte et d’arriération. »

Y ayant vécu un an et demi, l’écrivain la célèbre en poèmes (objectifs ?) : « le Cardinal en / habits pourpres / monte sur le / kiosque à musique // un chœur d’enfants / l’auréole / devant la / banque // alors que la foule lut- / te pour le voir / en toute sécuri- / té il / bénit avec un pilon d’or sa- / cré les visages / de bronze / dressés » (trad. Paul Keller)

En fin de volume, Charles Reznikoff écrit quant à lui des poèmes (1929-1931) à son épouse Marie Syrkin (correspondance publiée par Black Sparrow) : « J’enverrai un poème à ma chérie ; / Je pense à elle et suis en larmes, / Mais le chant en moi est asséché. » (trad. Rose Mariani)

Ezra Pound aime aussi sa femme Olga, à qui il adresse des vers (1962-1972) dans d’ultimes Cantos posthumes : « M’amour, m’amour / qu’est-ce que j’aime et /                              où es-tu ? / J’en ai perdu mon centre /  de lutter contre le monde. / Les rêves s’entrechoquent /              et sont brisés – / J’ai essayé si fort de faire un paradiso /                                               terrestre » (trad. Paul Keller)

Précédemment, Philippe Blanchon, auteur de cette anthologie un peu sauvage, donnait à lire une lettre-rébus du soldat Ernest Hemingway, jeune ambulancier en Italie pendant la fin de la Première Guerre mondiale, précédée d’une de ses nouvelles témoignant de son art de l’ellipse, Hors saison. L’histoire se déroulant à Cortina, dans les Dolomites. Il y a un café fasciste, des bouteilles d’alcool, l’envie d’une partie de pêche, et pas mal de mystère, comme toujours dans les proses brèves du maître américain. Il faut deviner, conjecturer, ressentir l’effroi tapi entre les mots et l’apparente légèreté des situations.

Mais le texte le plus enthousiasmant est peut-être celui que le cinéaste Stan Brakhage (1933-2003) a consacré au réalisateur beat Christopher MacLaine, auteur en 1952 d’un film aussi stupéfiant que les neuf heures de Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou, The End.

« MacLaine, précise Brakhage, était connu en ville et avait acquis une réputation comme « Artaud de San Francisco ». Il travaillait avec un dévouement particulier pour la folie. Ce caractère intrinsèque est visible dans ses films. Il avait l’habitude de présenter la chose simplement en disant qu’il était tombé d’un arbre à un âge indéterminé et que tout dans sa vie était allé de travers depuis. Ce que fit MacLaine pour survivre, Dieu seul le sait – il mendiait dans les rues, traînait, et finalement cambriolait et volait. »

MacLaine chantait et lisait des poèmes dans les bars, jamais très loin de la folie et de la rage.

« Avec MacLaine, nous retournons aux sources des Beats ; il fut le cinéaste qui chroniqua le mouvement à son émergence et créa un pôle d’un des aspects du mythe Beat sept ou huit ans avant que la grande épopée du « Beat » devinsse nationalement connue avec Ginsberg et Kerouac. »

Offrir du MacLaine aux Américains consiste, pour Stan Brakhage, à proposer de la confiture à des cochons.

Quand on a été élevé à l’ersatz hollywoodien, difficile selon lui d’apprécier un vrai geste d’artiste.

« Toute l’industrie cinématographique depuis le début s’est efforcée de faire prévaloir une nonchalance parmi les acteurs sur le front de la prise de vue. La plupart des stars d’Hollywood sont jugées à leur degré d’indifférence envers la caméra afin de donner l’impression qu’il n’y a aucune caméra qui les filme. MacLaine renversa cela et ce qui en résulte c’est que, quand vous regardez ses films, vous devenez de plus en plus stupéfait du degré et de la variété de conscience des complexes des gens et de la caméra. »

Des cadrages tremblants, de la fragilité, et du génie.

« Ses héros sont toujours pâles, des jeunes hommes neurasthéniques et tourmentés qui ne parviennent ni à boitiller jusqu’à la plage ni même à se masturber. Via ces emblèmes, MacLaine a symbolisé le pôle intrinsèque du mouvement Beat. » (trad. Franck Lehoux)

Voici un pays tel qu’on l’a peu lu, peu vu, peu compris.

Voici Ceci (n’)est (pas) l’Amérique.

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Ceci (n’)est (pas) l’Amérique, textes de Cid Corman, Ernest Hemingway, Stan Brakhage, Ezra Pound et Charles Reznikoff, La Nerthe, 2021, 112 pages 

Editions La Nerthe

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Se procurer Ceci (n’)est (pas) l’Amérique

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