Sienne, un feu intérieur, par Hisham Matar, écrivain

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« La Paix », détail de l’Allégorie du bon gouvernement, 1338-39, Palazzo Pubblico, Sienne / Ambrogio Lorenzetti

« L’école siennoise est optimiste, mais aussi flatteuse, en ce que sa peinture fait confiance à notre présence, notre intelligence et notre volonté de participer. »

J’ai passé quelques heures magnifiques avec Hisham Matar, écrivain de langue anglaise d’origine lybienne (Au pays des hommes, Une disparition) dans son voyage à Sienne.

Un mois à Sienne, que publie Gallimard dans la collection « Du monde entier », est un livre fin, cultivé, fraternel, menant l’enquête sur soi à partir de l’histoire de l’art.

Après les années de recherche ayant abouti à La Terre qui les sépare, ouvrage évoquant l’enlèvement en Egypte, l’emprisonnement et la disparition de son père, opposant au régime du colonel Kadhafi, Hisham Matar a ressenti le besoin de se rendre en Italie.

« Pourquoi cette obstination à aller à Sienne ? En 1990, alors que j’avais dix-neuf ans et que j’étais encore étudiant à Londres, j’avais développé une mystérieuse fascination pour l’école siennoise de peinture qui se déployait sur les XIIIe, XIVe et XVe siècles. J’avais perdu mon père, cette année-là. Alors en exil au Caire, il avait été kidnappé un après-midi, embarqué de force dans un avion non immatriculé et ramené en Libye. »

Comment regarde-t-on un tableau ? Y cherche-t-on des indices sur soi ? Que signifie la recherche d’un voir absolu ?

« Une peinture change à mesure que vous l’observez, de plusieurs manières, toutes imprévisibles. J’ai compris qu’un tableau demande du temps. Aujourd’hui, il me faut plusieurs mois, et bien souvent une année entière, avant de pouvoir passer au suivant. »

Accompagné des reproductions des tableaux qu’étudie le voyageur, Un mois à Sienne offre une très belle méditation sur la peinture, ses pouvoirs, ses leçons : L’Annonciation ou La Guérison de l’aveugle, du maître Duccio du Buoninsegna – exposées à la National Gallery de Londres -, « source dont ont découlé Simone Martini, les frères Lorenzetti – Ambrogio et Pietro -, Giovanni di Paolo et les autres. »

Après avoir questionné la forme de la ville, parcourue en tous sens – « Sienne était unique en ce qu’elle avait choisi d’être un Etat de droit. La république de Sienne fut créée en 1125 et dura les quatre siècles qui virent s’épanouir l’école siennoise de peinture. » -, Hisham Matar s’attarde sur la série de fresques du Palazzo Pubblico dues à Ambrogio Lorenzetti (lire aussi à ce propos l’historien Patrick Boucheron, Conjurer la peur, Seuil, 2013), notamment la célèbre Allégorie du bon gouvernement (1338), découvrant la nature circulaire de cette représentation, tout en associant la tête de Goliath, tenue de façon presque navrée par David, peinte par Le Caravage (visible à Rome à la galerie Borghèse) et la tête décapitée sise sur les genoux de la Justice dans la fresque du Siennois.

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Allégorie du bon gouvernement, Ambrogio Lorenzetti

« L’Allégorie de Lorenzetti, le David du Caravage et toute l’histoire de l’art peuvent être lus ainsi : des gestes d’espoir, et aussi de désir, le passage à l’acte de l’ambition secrète qu’a l’esprit humain de se connecter avec l’être aimé, voir le monde à travers ses yeux, parcourir la tragique distance intime qui sépare l’intention et la formulation. »

A la Pinacothèque, l’écrivain observe longuement la Madone des Franciscains, de Duccio, si humaine, peinte probablement aux alentours de 1290, avant que de décrire le cataclysme que fut l’arrivée de la peste noire en Europe en 1348 (pages très fortes), réorientant de façon définitive toute l’histoire de l’art, de la pensée et de la philosophie : « Ce qui est certain, c’est que la peste noire de 1348 fut l’incident le plus dévastateur de l’histoire de l’humanité, emportant plus de vies que n’importe quel autre événement isolé. Elle façonna notre rapport à la mort et, par voie de conséquence, à la vie. C’est dans son ombre que s’épanouirent la Renaissance et l’art baroque. Michel-Ange, Rembrandt et Vermeer furent tous périodiquement menacés par sa résurgence. Sans doute Titien en mourut-il. »

Voyage dans l’histoire de la peinture siennoise, et ouvrage introspectif, Un mois à Sienne est aussi un livre très touchant sur l’art de la conversation, la douceur de la parole, le vivre-ensemble, avec une épouse chérie (Diane), avec un inconnu d’origine jordanienne et sa famille, avec une professeure d’italien.

C’est sans nul doute une œuvre de bienfaisance.

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Hisham Matar, Un mois à Sienne, traduit de l’anglais par Sarah Gurcel, Gallimard, 140 pages

Site Gallimard

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