Essai sur le Mystérieux, par Victor Segalen, écrivain

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Arearea,_by_Paul_Gauguin

« Notons que le ROMAN, seul de tous les genres, possède ledit personnage haïssable : l’Auteur à tout faire, obstiné, importun, polymorphe, plat, vil, qui flatte son lecteur, lui donne de petites tapes, parfois l’injurie. Pour moi, c’est là-dedans que réside la définition du Roman que j’exècre. »

Je ne sais pas si Victor Segalen (1878-1919), dont on sait sur lui l’influence des symbolistes, a lu les alchimistes, mais il y a, me semble-t-il, quelque parenté entre sa pensée du Mystérieux et celle de Raymond Lulle ou de Paracelse déclarant : « Rien n’est à l’extérieur, rien n’est à l’intérieur, car ce qui est à l’intérieur est à l’extérieur. »

Carl Gustav Jung a appelé extériorisation cette réalité psycho-physique apparaissant lors de transes, généralement tout à fait spontanées – sans même que l’individu accaparé par ses activités quotidiennes ne se rende donc compte du phénomène qui le saisit.  

Il se pourrait bien que l’écrivain breton ait connu depuis sa tendre enfance de telles expériences.

Si, outre ses articles, Segalen n’a publié que trois livres de son vivant, Les Immémoriaux (1907), Stèles (1912 et 1914), et Peintures (1916), ses textes, notes et projets déposés à la Bibliothèque nationale de France sont nombreux.

Médecin, il séjourna aux îles Marquises (avec pour mission de rassembler les derniers biens de Gauguin mort à Hiva-Oa le 8 mai 1903), en Chine, au Japon, et théorisa à sa façon nouvelle l’exotisme, appelé aussi le divers, mis en péril par le monde moderne et la prégnance de l’esprit religieux occidental étroit.

Un volume publié aujourd’hui dans la collection Petite Bibliothèque, chez Rivages, donne à lire cinq textes particulièrement représentatifs de sa pensée très libre, notamment dans sa mise en forme : Essai sur le Mystérieux (1909), Gauguin dans son dernier décor (1904), Dans un monde sonore (1907), Sur une forme nouvelle du roman, ou un nouveau contenu de l’Essai (1910), et Essai sur soi-même (1915-1916), présenté ainsi par Andrea Schellino dans sa docte préface : « A l’écriture de la vie, Segalen préfère l’écriture de l’œuvre : son apologie du « Démon Familier » reconnaît dans l’errance les conditions mêmes de l’existence. »

Selon le voyageur brestois, le Moment Mystérieux apparaît, notamment chez les poètes, les savants et les fous, à la jonction de deux mondes antagonistes : « le banal et l’étonnant, le clair et l’obscur, le connu et l’inconnaissable ».

Essai sur le Mystérieux commence ainsi, qui est une parfaite description des normopathes actuels, sûrement indispensables dans l’équilibre des forces : « Nous avons l’habitude de vivre… et d’abord, nous sommes extrêmement quotidiens. Bornés par des jours réguliers, des années mesurables et des phénomènes cosmiques dont l’apparence humaine est celle d’une stabilité éternelle, nous ignorons, par habitude, par essence, par goût, tout ce qui n’est pas convenable et prévu… L’inattendu vrai nous prend rarement à la gorge. S’il nous assaille, nous nous en défendons. Nous nous complaisons d’ordinaire, en ce confort de la pensée claire, rassise ; nous appelons cela vivre sainement, faire fond sur le réel, toucher du pied le bon sol solide, posséder la santé morale… »

Il ne s’agit pas de vivre entièrement dans le banal, ou de s’exalter d’un merveilleux de pacotille, mais de prendre conscience de deux mondes différents dans la sensation d’Exotisme, dont le Merveilleux « n’est qu’un cas très particulier et d’une intensité poussée à la limite ».

Il y a les êtres sans grand relief, et il y a les exceptions, ainsi le « monstre » (sic) Gauguin, « c’est-à-dire qu’on ne peut le faire entrer dans aucune des catégories morales, intellectuelles ou sociales, qui suffisent à définir la plupart des individualités. »

Les pages écrites en janvier 1904 sur les lieux mêmes où vécut le peintre sont très belles, de l’ordre d’un cri de désespoir très tenu : « De l’eau bruit partout, crève sur la montagne, détrempe le sol, serpente en rivières au lit des galets ronds. Tout vit, tout surgit, dans la tiédeur parfumée des étés à peine nuancés de sécheresse, tout : hormis la race des hommes. Car ils agonisent, ils meurent, les pâles Marquisiens élancés. Sans regrets, sans plaintes ni récits, ils s’acheminent vers l’épuisement prochain. Et là encore, à quoi serviraient de pompeux diagnostics ? L’opium les a émaciés, les terribles jus fermentés les ont corrodés d’ivresses neuves ; la phtisie creuse leurs poitrines, la syphilis les tare d’infécondité. Mais qu’est-ce que tout cela sinon les modes divers de cet autre fléau : le contact des « civilisés » dans vingt ans ils auront cessé d’être « sauvages ». Ils auront, en même temps, à jamais, cessé d’être. »  

Enfant, Victor Segalen, d’un poids insuffisant, que « la Science, vexée par [sa] persistance à vouloir vivre quand même déclara obstiné pour certaines maladies pulmonaires qui n’ont jamais voulu de [lui] » (in Essai sur soi-même), fut élevé comme un être différent, fragile, sorte de monstre lui aussi.

Rien de mieux pour avoir envie de prendre la poudre d’escampette, et de se heurter aux sommets du Tibet.

En attendant, le Mystérieux reste très largement un mystère.

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Victor Segalen, Essai sur le Mystérieux et autres textes, édition et préface d’Andrea Schellino, Petite Bibliothèque Rivages, 2021, 128 pages

Petite Bibliothèque Rivages

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