A la recherche du temps perdu, cahiers de jeunesse, par Marcel Proust, écrivain

8680

Dans les désastres en cours, quelle joie de lire des phrases aussi belles, aussi limpides, aussi intelligemment sensibles, que celles de Marcel Proust.

On connaissait leur existence, mais on ne les avait pas lus.

Il s’agit des « soixante-quinze feuillets » écrits en 1908, retrouvés au domicile de Bernard de Fallois qui les avait reçus de Suzy Mante-Proust en 1949, répartis en cinq ensemble (« Soirées de Combray », »Le côté de Villebon », « Les Jeunes Filles », « Noms nobles » et « Venise ») constituant le manuscrit le plus ancien de A la recherche du temps perdu, aujourd’hui publié, accompagné de textes inédits, par Gallimard dans une édition établie par Nathalie Mauriac Dyer.

Découvrir ainsi le jeune Proust est très émouvant, tant l’écrivain apparaît sans filtre biographique, entre amour absolu pour sa mère, affection envers sa grand-mère adepte, en hygiéniste convaincue, des balades au grand air, et fascination pour les jeunes filles un peu hautaines.

Texte Une soirée à la campagne : « J’avais déjà bien de la peine tous les jours, en remplissant toute ma pensée du baiser que je venais de donner à Maman, de me calmer de cette douceur pour vite me mettre au lit, croire que j’avais encore sa joue sous ma lèvre et m’endormir avant que l’angoisse de ma séparation d’avec elle m’eût repris. Et hélas je n’y parvenais pas. La demi-heure qui précédait la minute fatale, j’étais comme un condamné. Par moment suppliant je demandais quelques minutes de grâce, j’implorais du regard, mon oncle, mon grand-père, chacun se mêlait de donner un conseil, que huit heures et demie c’est déjà tard pour un enfant, sans savoir les coups qu’ils me portaient. »

Cet enfant suppliant qu’on lui laisse encore un peu sa mère est l’un des plus grands écrivains français.

La chair est une hostie, maman est une déesse, la vie est un théâtre de supplices.

L’amour que le jeune Marcel lui porte est sensuel, voluptueux, cannibale.

« Je l’attendais dans l’ombre comme un voleur. Elle était en peignoir de toile blanc, ses admirables cheveux noirs défaits où il y avait toute la douceur et toute la puissance de sa nature, et qui survécurent si longtemps comme une végétation inconsciente des ruines qu’elle protège tendrement à la ruine de son bonheur et de sa beauté, encadraient alors un visage d’une pureté adorable, rayonnant d’une intelligence, d’une douceur enjouée que la douleur n’a pu jamais éteindre, mais allant au-devant de la vie avec un espoir, une innocente gaieté qui disparurent bien vite et que je n’ai revus que sur son lit funèbre quand toutes les douleurs que lui avait apportées la vie furent effacées du doigt de l’ange de la mort, quand son visage pour la première fois depuis tant d’années n’exprimant plus la douleur et l’anxiété, revint à sa forme première comme un portrait surchargé d’empâtements que le peintre efface d’un doigt. »

On ne peut en douter, maman est une allégorie de la littérature.

Le texte Le côté de Villebon et le côté de Meséglise rappelle l’importance des noms de lieux dans l’œuvre de Marcel Proust, considérés comme des pôles magnétiques, mieux encore, comme des personnes.

Des noms très concrets, des endroits géographiquement situés, et pourtant nimbés d’une puissance d’abstraction considérable.

Il y a ici la rencontre de l’hymne et de l’élégie.

« Je sens, et cette fois non plus par l’imagination, révèle l’écrivain avec beaucoup de profondeur, je sens directement l’essence mystérieuse d’un pays (…) il est vraiment des choses qui ne doivent point nous être montrées. Et à voir que toute ma vie s’épuise à essayer de voir ces choses, je pense que là est peut-être le secret caché de la Vie. »

Venise comme la mer sont deux autres espaces de totalité. On y fait des châteaux de sable qui s’effondrent, et l’on recommence le lendemain, un peu mieux peut-être, mais imperturbablement, en se battant contre une force contre laquelle on ne peut rien.

Aussi les jeunes filles sont-elles de ces entités capables de faire tourner le monde sur la pointe de leurs cils. 

Etrangères, en cols de guipure, charmantes et dédaigneuses, elles rient devant le petit garçon qui les contemple avec fièvre.

Cahier 3 :  « je voyais passer de ces jeunes filles, pétries dans une chair précieuse, qui semblent faire partie d’une petite société impénétrable qui semble ne pas voir le peuple vulgaire au milieu duquel elles passent, si ce n’est pour en rire sans se gêner avec une insolence qui leur semble l’affirmation de leur supériorité. »

Le Cahier 4 paraît celui où naît véritablement A la recherche du temps perdu, où l’on retrouve les thèmes principaux des « Feuillets » dans une forme qui les met en résonnance (Swann surgit dans d’autres cahiers, au fond préparatoires) : « Souvent je ne me rendormais plus et ma pensée évoquait ma vie dans l’une de ces chambres d’autrefois où à l’instant je m’étais cru couché. L’une de celles dont le souvenir gardait pour moi quelque chose de douloureux était la chambre que j’habitais à Combray quand j’étais petit. Tous les soirs, le moment d’y monter, en laissant Maman au jardin avec toute la famille était un supplice. Heureusement qu’elle montait m’embrasser quelques instants après, quand elle pensait que je devais être couché. Mais cela durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où j’entendais ses pas et le bruit de sa robe – une robe de jardin, de mousseline bleue à cordons de paille – entrer dans le couloir qui conduisait dans ma chambre était presque douloureux, parce qu’il rapprochait celui où elle refermerait la porte et redescendrait, me laissant seul avec l’anxiété d’être séparé d’elle jusqu’au lendemain. »

Les sources du Loir (bientôt de la Vivonne) tant fantasmées sont en fait quelques bulles crevant à la surface d’un lavoir carré : « pour les lieux qu’on aime sans les connaître, si le voyage est décevant comme dans le grand amour sont toujours décevants les rendez-vous avec la personne qu’on aime, il est pourtant l’essence même de notre désir. »    

Les soixante-quinze feuillets sont en cela précieux qu’ils offrent des pistes autobiographiques très nettes pour comprendre la genèse d’une œuvre majeure, attention cependant, l’écriture ne renvoyant finalement jamais qu’à elle-même, à ne pas prendre Marcel Proust pour Sainte-Beuve.

Jean-Yves Tadié pécise dans sa préface : « le roman n’existera vraiment que lorsque Proust aura fait de la mémoire involontaire non seulement un événement psychologique capital, mais le principe organisateur du récit, c’est-à-dire le jour où il a imaginé d’écrire que Combray était sorti d’une tasse de thé. »

Une tasse de thé, et tout est retrouvé, ou sauvé.

008947776

logo_light_with_bg

Marcel Proust, Les soixante-quinze feuillets, et autres manuscrits inédits, édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, préface de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 2021, 386 pages

Marcel Proust – site Gallimard

Se procurer Les soixante-quinze feuillets

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s