Le Chant général, par Erri De Luca, poète

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« Seigneur du monde, tu nous as faits misérables et maîtres de tes immensités, tu nous as même donné un nom pour t’appeler. »

Traducteur de l’hébreu, travaillant la prose dans une écoute fine de la parole, Erri De Luca est essentiellement poète.

Accompagné des poèmes inédits de L’hôte impénitent, et reprenant Aller simple, paru une première fois chez Gallimard dans la collection « Du monde entier », paraît aujourd’hui en Poésie / Gallimard, dans une édition bilingue, un volume consacrant le lyrisme sec et fraternel de l’écrivain italien à la pensée profondément humaniste.

Aller simple est un requiem, évoquant le destin des exilés tentant de rejoindre les côtes italiennes en traversant la mer Méditerranée.

« Finie l’Afrique semelle de fourmis, / par elles les caravanes apprennent à piétiner. // Sous un fouet de poussière en colonne / seul le premier se doit de lever les yeux. // Les autres suivent le talon qui précède, / le voyage à pied est une piste d’échines. »

La mer devant eux, cette belle sauvage.

« Est-elle une demi-lune couchée, est-elle comme un tapis de prière, / est-elle comme les cheveux de ma mère ? »

Des peux très noires.

Le thé des Berbères bu sur la plage avant l’embarquement.

Des marins armés, des assassins.

Les distiques se succèdent, comme des clignements de paupières, comme des vagues, comme des lames.

Jour premier, jour deuxième, jour sans jour.

Soleil de braises.

Entassements.

Que chanter ?

Comment chasser les hantises ?

« Les soldats brûlent les villages, tandis que nous sommes aux pâturages, / ils jettent au feu gens et bêtes, laine et barbes blanches // Ils étranglent le puits à la dynamite, abattent les plantes, / roulent des têtes d’enfants de la pointe de leurs bottes. »

Les pâturages, la mer.

La lune, les brebis.

« Nous ne mettons pas les morts à la mer, ils servent pour la nuit / Leurs corps préservent du froid, la mer est sans mouches. »

Prières.

« Des mains m’ont saisi, douaniers du Nord, / gants en plastique et masque sur la bouche. »

Camp de rétention, mais sauvés, un peu.

Les enfants jouent.

Les gardiens s’énervent.

« Vous pouvez repousser, non pas ramener, / le départ n’est que cendre dispersée, nous sommes des allers simples. »

Dans quelle langue habiter encore ?

Poème pour Ante Zemljar,chef de Résistance : « Ante connaît les coups, il sait qu’une droite  / laisse du sang sur le mur de gauche et vice versa / et qu’un direct dans la figure laisse du sang par terre, / mais la nouveauté ici c’est que les coups arrivent à laisser du sang sur le plafond / On apprend toujours sur les chemins du sang / et des coups ingénieux des gendarmes. »

Erri De Luca écrit pour les incarcérés, pour les prisonniers politiques, pour les assiégés, pour les oubliés.

A Sarajevo en 1995, en Silésie en 1942, à Kaboul en 2003, dans le val de Suse en 2018.

Quand il n’écrit pas de livre, Erri De Luca est souvent dans les Dolomites, grimpant, composant autrement syllabes et mots.

Danièle Valin est sa traductrice française, mais, bien davantage, c’est une sœur comprenant intimement cet homme solitaire et beau, dormant toujours avec une pierre dans la main.   

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Erri De Luca, Aller simple, suivi de L’hôte impénitent, traduit de l’italien par Danièle Valin, édition bilingue, Poésie / Gallimard, 2021, 320 pages

Site Gallimard

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