Words, lay me down, par Eric Sarner, poète

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« J’écris sur Fernando Pessoa et sur la boxe, sur les mères de la place de Mai de Buenos Aires et sur Marcel Duchamp, sur le ladino, la langue des juifs d’Espagne, et sur l’art de Frank Sinatra. Je respire ainsi. Complètement. J’aime les puzzles. Les choses attendent toujours qu’on les conjugue. »

Se définissant comme « voyageur-chroniqueur », ayant vécu entre Marseille, Montevideo, Berlin et Beer Sheva, en Israël, où il dirigea le Centre culturel, Eric Sarner, né en 1943 à Alger, ne tient pas en place, ayant trouvé en la poésie un lieu où rebattre les cartes de sa vie.

Il est au Liban comme correspondant de guerre en 1985 (opus Beyrouth, Beyrouth à vif), à Haïti (La passe du vent, célébré par René Depestre), aux Etats-Unis, écrivant aussi pour la presse, et réalisant des documentaires pour la télévision.

Sous la double influence de Joseph Delteil et des grands Américains (Kerouac, Brautigan), son œuvre se déploie entre regard jazzé sur le quotidien et méditation presque célanienne, notamment à travers le recueil Petit carnet de silence (1996), republié aujourd’hui dans la collection Poésie / Gallimard, avec Sugar (poème de boxe datant de 2001) et Cœur chronique (2013).

Petit carnet de silence relate l’expérience d’un mutisme volontaire ayant duré plusieurs semaines, observation de ce que la « diète verbale » peut produire lors d’une épreuve ascétique : « J’ai été terriblement ému / dans les premières minutes. / Terriblement. / Cette sensation de débâcle / dans mes perceptions, / d’être enserré dans mes pensées. / Aux premières secondes, / j’ai confondu ne pas parler / et ne pas ouvrir la bouche, / se taire et ne pas respirer. »

Difficulté, peurs, de devenir fou, de ne plus réussir à parler, d’être obligé de parler (au restaurant, dans la rue lors d’une interpellation).

« Dépression, / proche de celle que connaît le fumeur / qui vient d’abandonner le tabac. »

Accéder par l’extinction de la parole à une parole plus intérieure, plus puissante, plus rayonnante.

« Silencieux, je retrouve / cette évidence qui si souvent échappe totalement / à la conscience : / nos mots ne nous viennent pas de nous, / tout à l’arrière d’eux / il doit exister rien plus que du silence. / La plupart du temps, nous oublions / ce parcours vertigineux, / dont ni la psychologie ni la linguistique / ne savent parler vraiment. »

Le comble de l’éloquence n’est-il pas de décider de ne pas parler ?

« Silencieux, ce que je trouve aussi / c’est l’idée d’une extraordinaire / responsabilité à prendre la parole. »

Parfois le langage se retire d’un coup, laissant seulement quelques mots, quelques expressions, ainsi Baudelaire souffrant de « l’aphasie de Broca » ne sachant plus dire que crénom de Dieu !

Eric Sarner devient un maître zen : « L’état d’écoute ne commence pas au silence, / il commence avec l’oubli même du silence. »

Notes dans le désert de Mozart, de Monk, mais « qui écoute ? »

Plus jeune, le poète était boxeur, comme Charles Juliet, et Arthur Cravan, si doux à l’extérieur du ring, et féroces dans le combat.

Sugar – prénom de Ray Robinson, poids moyen champion du monde -, écrit en vers justifiés à droite, comme on se cogne aux cordes, relate en trente-six rounds un amour fou pour la boxe : « Un adolescent inoffensif, / plutôt chétif, souvent malade, / voilà ce que j’étais. / J’ai compris plus tard que ces maladies / avaient été / organisées. / Que ma mère les avait nommées avant / qu’elles se déclarent, / comme si quelque chose d’obscur en elle / avait souhaité les faire advenir. / Sa façon de m’aimer ? / Longtemps, c’était comme si son sein / au-dessus de ma tête m’avait caché le monde. »

On ne devient pas boxeur pour rien, mais pour rendre des coups, pour survivre.

« Les vraies raisons surgissent / rarement au premier coup. / Ou au contraire, et nous n’y voyons que du feu. »

On se cogne, on se parle autrement.

« La boxe pantomime ? Voire.  / C’est vrai que le protège-dents / limite les conversations. / Pourtant, les deux / hommes se disent des milliards de choses / en silence. En poussées sourdes, / en halètements, en mots ravalés. / Ils s’échangent surtout des phrases / de pure géométrie, figures drues, jamais / deux fois les mêmes. »

Musique des crochets, swing, song, sang.

Boxer ou/et faire l’amour : « Cora : Une affaire de frissons. / Les vraies affaires / ne se comptent qu’en frissons. / Je veux que tu descendes ta robe, / il disait. / Je veux que ta / jupe / glisse. / Ta jupe / descend / tellement / bas / que / tu / es / en / train / de / penser : / je / traîne / par / terre / je traîne par terre. »

Cœur chronique prolonge les sensations érotiques : « Rien sans doute / ne parlera mieux / jamais / que cette robe / de soie noire / à coup sûr / pour dire / l’état / d’une femme / que déborde / le désir / quand / l’alcool / échauffe / un peu plus / sa peau / intime / celle / même / dont / le fluide / affleure / à / ses cils »

Les amis sont là, la plupart morts, mais qui sait ? : Pierre Reverdy, Samuel Taylor Coleridge, Steve Lacy, Joseph Roth, Robert Walser, Michel Leiris, Bernard Rancillac, Peter Orlovsky.

Tiens,, voilà Godot : « Sur le boulevard / Beckett / marchait / comme / un I / glissait / mince et droit vers l’église / Saint-Germain-des-Prés / il y avait en lui / quelque chose / de gai / oui d’allègre / un frémissement de légèreté / je regardais / passer / un homme / en train / de vivre / un jour / de / plus »

Le recueil de Gallimard fera connaître la poésie d’Eric Sarner à un plus large public, mais il faudrait tout retrouver, tout lire, c’est passionnant et profondément vivant. 

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Eric Sarner, Sugar suivi de Cœur chronique et de Petit carnet de silence, préface de Jacques Darras, Poésie / Gallimard, 2021, 352 pages

Poésie / Gallimard

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Se procurer Sugar et autres poèmes

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  1. alainlecomte dit :

    Charles Juliet, boxeur??? vous confondez avec rugbyman à mon avis…

    J'aime

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