Le théâtre, la peste et l’intime, par la revue Parages

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« Le texte de théâtre, écrit Antoine Vitez, n’aura de valeur pour nous qu’inattendu, et – proprement – injouable. L’œuvre dramatique est une énigme que le théâtre doit résoudre. Il y met parfois beaucoup de temps. (…) C’est d’avoir à jouer l’impossible qui transforme la scène et le jeu de l’acteur ; ainsi le poète dramatique est-il à l’origine des changements formels du théâtre ; sa solitude, son inexpérience, son irresponsabilité même, nous sont précieuses. Qu’avons-nous à faire d’auteurs chevronnés prévoyant les effets d’éclairage et la pente des planchers ? Le poète ne sait rien, ne prévoir rien, c’est bien aux artistes de jouer. »

J’ai rêvé cette nuit que j’étais au théâtre.

La pièce n’était pas fameuse, mais je tenais la main d’une amie, et tout était justifié.

Mais au fait, le théâtre, ça existe encore ?

J’ai bien en vue depuis quelques mois sur l’une de mes piles de livres l’excellente revue Parages, produite par le Théâtre National de Strasbourg.

Comme un rappel, comme une ouverture, comme un élargissement.

On ne sait jamais, nous allons peut-être sortir vivant de cette sinistre viralité, il faut se préparer.

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En son numéro 8, Parages s’attarde à la fois sur l’auteur anglais Martin Crimp (dont est donné l’incipit de la pièce la plus récente Not one of these people), et sur la belle aventure des éditions théâtrales Les Solitaires intempestifs, créées à Besançon en 1992 par Jean-Luc Lagarce et François Berreur, qui les dirige aujourd’hui.

En son éditorial, Frédéric Vossier se souvient de deux pièces, que nous serions bien inspirés de reprendre, Dernières nouvelles de la peste, de Bernard Chartreux (1983 – mis en scène la même année par Jean-Pierre Vincent au Festival d’Avignon) et Vagues souvenirs de l’année de la peste, de Jean-Luc Lagarce (1982) : « Dans le texte de Chartreux, il y a une folie. Et une profonde beauté. Une poésie pleine de nuance. Un amour du théâtre et de la littérature. Un jeu audacieux avec les formes. Une fragmentation. Un art de la dispersion. Des bouts de choralité, un démantèlement. »

L’auteur Christophe Pellet se souvient de sa rencontre avec Martin Crimp en 1997 à Londres, le rapprochant de Sarah Kane : « Tous deux jouent sur les nerfs des spectateurs, mais rendent tangible le malaise en refusant toute psychologie. »

Extrait de Not one of these people, parole 39 : « Tout homme, au-delà de quarante ans, portant une veste en cuir et soudain une alarme se déclenche dans ma tête. » / parole 43 : « J’ai besoin d’un homme qui soit un homme, je veux qu’il me baise – je peux le dire comme ça ? Je ne veux pas qu’il passe son temps à me demander : « Ça va comme ça ? Et là, ça va ? » – j’ai juste besoin qu’il sache s’y prendre et qu’il le fasse. »

Alice Zéniter – dont la thèse porte sur Crimp – s’interroge sur la présence des enfants dans son théâtre : « De manière générale, les enfants de Crimpland ont très rarement accès à la parole. Martin Crimp multiplie les raisons de leur mutisme : handicap mental, mais aussi parents autoritaires, impossibilité à comprendre l’anglais… »

Fondamentalement, pourquoi mettre au monde des enfants dans un monde si mauvais ? telle est la question crimpienne.

Dédiée à la réflexion sur les écritures contemporaines, Parages fait entendre ici des noms aussi singuliers que ceux de Fredrik Brattberg, Lluïsa Cunillé, Naomi Wallace, Fanny Mentré, Julien Gaillard, Hubert Colas, Claudine Galea, Laura Tirandaz (présentée par Olivier Neveux), Lazare et Pauline Peyrade, Mohamed El Khatib, Ozira Hirata, Dimitris Dimtriàdis, Dieudonné Niangouna, Angelica Liddell (par Marie-José Sirach)… Et le très respecté Didier-Georges Gabily engagé, aux côtés de Jean-Luc Lagarce et d’Olivier Py, dans le renouvellement de l’écriture théâtrale française.

Le voyage des auteurs et des comédiens va continuer, et comment !

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Parages, revue du Théâtre National de Strasbourg, numéro 8, décembre 2020, 196 pages  – contributions de Fabienne Arvers, Rémy Barché, Sarah Cillaire, Hubert Colas, Martin Crimp, Jean-Louis Fernandez, Julien Gaillard, Claudine Galea, Bérénice Hamidi-Kim, Jean-Luc Lagarce, Hugues Le Tanneur, Elizabeth Mazev, Fanny Mentré, Olivier Neveux, Christophe Pellet, Pauline Peyrade, Olivier Py, Dominique Reymond, Marie-José Sirach, Jean-Pierre Thibaudat, Frédéric Vossier, Alice Zeniter / directeur de la publication Stanislas Nordey / conception et direction éditoriale Frédéric Vossier / réalisation graphique Antoine van Waesberge / photographies Jean-Louis Fernandez

‘(photo à la une de cet article : Achille Reggiani, élève acteur du Groupe 45 de l’école du TNS, par Jean-Louis Fernandez)

« Je me souviens qu’à mon arrivée à la direction du Théâtre National de Strasbourg, écrit Stanislas Nordey, devant choisir une autrice aux côtés de Marie Ndiaye, Falk Richter et Pascal Rambert, je n’avais pas désespérément séché, la nécessité de placer Claudine sur ce chemin m’était apparue avec une clarté aveuglante. »

Consacré à l’œuvre multiple de l’écrivain Claudine Galéa (théâtre, roman, radio, ouvrages pour la jeunesse), autrice associée au TNS, le numéro 9 de Parages (juin 2021) est une nouvelle fois remarquable.

Une œuvre « hantée par la violence des pulsions et du désir, la soif d’émancipation, les blessures de l’enfance et de l’adolescence. »

Une œuvre écrite au nom de la vérité, des gestes, des sens, des pulsions les plus intimes (Frédéric Vossier, qui s’entretient avec l’auteure).

Elle : « Je ne crois plus à ce qu’on appelle « l’adresse ». Notamment au théâtre. J’ai cru que c’était la condition pour qu’un texte soit théâtral, mais c’est faux. On écrit sans destinataire. La destination a lieu si l’écrit parle aux autres. Cela ne peut pas se décider tout seul, toute seule. C’est une reconnaissance réciproque. La littérature est sans adresse, et les textes pour la scène font (pour moi) partie de la littérature. Ecrire vient d’avant soi et va ailleurs que soi. L’adresse est là, incluse ou forclose. Forclos, l’écrit n’atteindra personne. »

A Philippe Minyana, dans une longue correspondance par mail : « Lorsque j’ai écrit mon dernier roman, Les choses comme elles sont, j’ai réalisé à quel point on était livre dans le théâtre pour créer la logique d’un récit, mélanger les temporalités, changer d’espace, faire dialoguer les morts et les vivants, changer de narration, de narratrice, etc. »

Plus loin : « L’orgueil lié au sentiment d’être une transfuge et à l’isolement m’a tenue loin de ceux qui faisaient la scène dans les années 1990 et 2000. Mes textes n’étaient pas montés, la souffrance était immense, je ne trouvais de réponse qu’en écrivant dans mon coin. »

Depuis, la reconnaissance de Claudine Galéa est réelle, de plus en plus accrue.

A l’automne 2021, sortira le film Serre-moi fort, de Mathieu Amalric, adapté de sa pièce Je reviens de loin (éd Espaces 34).

L’acteur-cinéaste témoigne : « Un si court texte vous percute, et vous vous retrouvez hoquetant, en larmes, les poumons en apnée, la morve coulant jusqu’aux genoux. Pleurant comme jamais, comme avant. Comme un effondrement d’enfant. »

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Parages, revue du Théâtre National de Strasbourg, numéro 9, juin 2021, 222 pages – contributions de Frédéric Vossier, Claudine Galea, Philippe Minyana, Philippe Dorin, Sylvain Leley, Nathalie Papin, Philippe Malone, Pauline Peyrade, Marina Skalova, Mathieu Amalric, Stanislas Nordey, Cécile Brune, Jean-Michel Rabeux, Claude Degliame, Marie-Sophie Ferdane, Marguerite Gateau, Sabine Chevallier, Jean-Louis Fernandez, Juliette de Beauchamp, Philippe-Jean Catinchi, Sabine Quiriconi, Sylvain Diaz, Jean-Luc Nancy / directeur de la publication Stanislas Nordey / conception et direction éditoriale Frédéric Vossier / réalisation graphique Antoine van Waesberge / photographies Jean-Louis Fernandez – 1000 exemplaires

Création au TNS du texte Au Bord, de Claudine Galéa, le 21 juin 2021 (du 21 au 29 juin) par Stanislas Nordey – reprise en avril 2022

Création au TNS le 20 septembre 2021 au Théâtre de la Bastille de sa dernière pièce, Un sentiment de vie (éd. Espaces 34), par Jean-Michel Rabeux, avec Claude Degliame et Nicolas Martel, et par Emilie Charriot, en allemand, le 17 octobre 2021 au Theater Basel (Bâle, Suisse), puis en français au TNS lors de la saison 21-22, avec Valérie Dréville, actrice associée au TNS

Les Solitaires Intempestifs

Revue Parages – TNS

Instagram Jean-Louis Fernandez

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