Le chant intérieur de l’image impassible, par Arnaud Claass, photographe, critique

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Provence, 1988 ©Arnaud Claass

« Devant ces myriades de jeunes artistes avec plans de carrière et coaching de soi-même, il m’arrive d’être pris d’un sentiment de culpabilité. Si j’ai la réputation d’avoir été l’un de ceux qui ont défriché le terrain de l’enseignement de la photographie en France [à l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles], se pourrait-il que j’aie contribué malgré moi à la normalisation actuelle, dont la froideur transforme beaucoup de jeunes gens en gestionnaires ? »

Méditations sur l’art et la photographie, L’intuition photographique, d’Arnaud Claass, regroupe des notes rédigées entre 2016 et 2020, suivies de pages douloureuses consécutives au décès de son épouse, Laura, Regard perdu, réflexions sur la façon dont la mort transforme le regard et la pensée.

Arnaud Claass, dont l’œuvre photographique personnelle a fait l’objet de nombreuses expositions, goûte peu la photographique outrageusement lyrique, l’exhibition des pulsions, le didactisme, d’autant plus lorsque le grand format vient en multiplier les excès.

Entre l’école de Düsseldorf, l’étalage rentable du pathos et la grandiloquence des mises en scène brillantes, l’auteur de Essai sur Robert Frank (2018) choisit la voie de la sobriété, de la juste distance, de la densité bouleversante du réel en son silence et sa charge de lumière, de feu intérieur – janséniste ?

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New York, 1999 ©Arnaud Claass

De la lenteur, un accueil dans le boitier de vision de ce qui arrive, une ambition de justesse entre ce que l’œil perçoit, ce que le cerveau veut, et ce que le donné offre – comme chez Eric Dessert, tranquillement radical (dire plus avec moins).

« A son plus haut niveau, ce médium évite l’abdication devant le consumérisme iconophile de masse (les bouffeurs du « tout-image ») aussi bien que le solipsisme de l’auteur souverain. »

Ne pas chercher le miracle, une touffe d’herbe dans son rayonnement auratique suffit – l’idéation plutôt que l’idéalisation.

Une opacité radieuse, au-delà des spéculations sémiologiques, nécessaires parfois, mais insuffisantes.

L’art, « primat de l’expérience sur les justifications raisonnantes », se doit avant tout d’entraîner un égarement faisant trembler le savoir.

« Je me suis très tôt convaincu que les œuvres d’art, et singulièrement les photographies, ne disent jamais strictement ce qu’elles ont l’intention de dire. Nous vivons actuellement une période où la doxa préconise exactement l’inverse : des images à mission, à plaidoirie. Je fais partie de ceux qui cherchent perpétuellement à mettre des mots sur cet intervalle d’impensé salutaire, sur cet écart qui fait leur beauté. »

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Sologne 1981 ©Arnaud Claass

Les photographies qu’Arnaud Claass retient sont volontiers impassibles, énigmatiques par leur simplicité même – ainsi chez le sage Walker Evans – et mobiles dans leurs significations.

« M’apprêtant à découvrir une exposition ou un livre, confie-t-il, j’aime l’idée de le préparer à une confrontation. J’espère en sortir non seulement convaincu, mais littéralement vaincu, y compris le cas échéant par les armes de la douceur ou d’un classicisme apparent. Et si je suis « défait », ce ne doit pas être par la simple reconnaissance d’une maîtrise. J’ai besoin de sentir que le photographe ou l’artiste navigue à vue entre la maîtrise de son médium et l’impossibilité de la juguler – qu’il joue avec l’impossibilité de maîtriser les significations. »  

Plus loin : « Chaque photographie d’importance possède une manière unique de récapituler le monde. Littéralement : de le reprendre au début. »

Le lecteur curieux trouvera notamment ici des réflexions précieuses sur Lee Friedlander, Hannah Villiger, Mitch Epstein, Richard Mosse, Bill Brandt (le livre Ombre d’une île), Thierry Girard, Balthasar Burkhard, Thomas Krempke (livre Das Flüstern des Dinge), Wolfgang Tillmans, Florence Chevallier, Sally Mann, Henry Wessel, mais aussi sur les pionniers de la photographie couleur Fred Herzog et Stephen Shore, sur la photographie africaine (y aurait-il un sens à parler de photographie européenne ?), sur Alberto Giacometti, ou sur la peinture (Bacon, Degas, Le Greco).

L’intuition photographique est un ouvrage d’admiration critique, sachant aussi griffer (saine logique de la tigritude, notamment contre les tenants de l’appropriation culturelle) : « Il ne nous faut pas seulement, comme le dit un jargon de communication culturelle, des « artistes émergents » mais aussi et surtout des artistes qui nous montrent un réel émergent. »

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Nice, 2003 ©Arnaud Claass

Et sur Pierre Bourdieu : « Bourdieu a tenu une ligne ambivalente avec Un art moyen. En décrivant la façon dont les photographes amateurs petits- bourgeois se voyaient en artistes, il ne se contentait pas de regretter leur inféodation à des idéaux issus de la classe dominante. Quelle que soit la puissance de son esprit, je ne peux m’empêcher de penser qu’il nourrissait aussi une certaine rancœur doctrinaire vis-à-vis de la haute ambition artistique en soi. »

Parce que la présence supérieure des choses, que l’art sait parfois percevoir, échappe au social, et crée une stupeur défiant le langage. 

Qui ne se sait pas lui-même peut entrer dans le grand mystère de l’autre en soi, de l’autre en l’autre.

La photographie n’est pas une dissertation, ni surtout pas un plat narcissisme.

« Où est le Baudelaire d’aujourd’hui, celui qui dirait la complexité de son dégoût face à la prostitution généralisée de l’image ? Et surtout de l’image de soi sur les réseaux sociaux ? On me fait d’ailleurs parfois le reproche de mon absence sur ces derniers. De quoi pourrais-je les alimenter en photographies ou en textes, moi qui peux passer une matinée entière à trouver la tournure d’une phrase, moi qui ai besoin de laisser les images mûrir longuement dans le secret avant de leur octroyer un « état civil » ?

Le dernier paragraphe, écrit de manière parataxique, est composé à partir de l’absence, de la mort de Laura, qui donnait le sens : « Chaleur énigmatique, poseuse de questions, émue de sa propre indifférence. Sphinx de la chaleur. Ciel tendu de bleu. Douceur extrême et rage indolente, chatoiement austère. La Toscane est une théorie de la relativité. »

Oui, la solution, quand tout s’effondre ou s’est effondré, est d’entrer de façon plénière dans le poème. 

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Arnaud Claass, L’intuition photographique, Notes 2016-2020, suivi de Regard perdu, conception graphique Patrick Le Bescont, Filigranes Editions, 2021, 176 pages – 700 exemplaires

Arnaud Claass – Filigranes Editions

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San Francisco, 1972 ©Arnaud Claass

Arnaud Claass – site

Pour accompagner cet article, j’ai proposé à Arnaud Claass de m’adresser quelques images – qui ne se trouvent pas dans le livre, uniquement textuel.

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Se procurer L’intuition photographique

 

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