Eloge de la résistance, et des justes équilibres, par la revue Lignes

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« Faut-il rejouer la barricade ? Pourtant ce sont ces lieux qui peuvent offrir une contre-culture à la désaffection en proposant de repolariser le monde en valeurs et en agissant de manière à redonner des affections et donc une capacité au jugement critique en actes. » (Sophie Wahnich)

De la responsabilité de la pensée en période fascitoïde mondiale, telle est la revue Lignes, dont le trente-septième numéro, se situant dans le prolongement de la pensée de Georges Canguilhem, s’intitule Résistance et organisation.

On peut y lire une réflexion de Sophie Wahnich sur les personnalités et mouvements politiques représentatifs présents en France en période d’élection présidentielle et le basculement d’un rapport de force défavorable à la gauche, tout en pointant l’émergence de nombre de lieux et collectifs autonomes, porteurs d’une chronodiversité politique enthousiasmante, les communistes et anarchistes d’aujourd’hui étant cependant « à la merci des lois scélérates ».

Un propos de Pierre-Damien Huyghe sur la lutte comme question de principe, citant Simone Weil : « Si l’on veut considérer le pouvoir comme un phénomène concevable, il faut penser qu’il peut étendre les bases sur lesquelles il repose, jusqu’à un certain point seulement, après quoi il se heurte comme à un mur infranchissable. » La vie elle-même fera résistance, un renversement se prépare, inéluctable, dans l’invisible, accompagné, une fois apparu, des gestes révolutionnaires adéquats.  

Jean-François Milet : de la résistance comme duende, et pensée comme transcendantal révolutionnaire de l’ordre démocratico-républicain.

Yves Dupeux intitule son texte Anonymat politique, relisant notamment L’Insurrection qui vient : « Fuir la visibilité. Tourner l’anonymat en position offensive. » 

Jean-Loup Amselle évoque la crise sanitaire actuelle, et sa gestion, entre bio-pouvoir (le « quoi qu’il en coûté » du gouvernement actuel) et thanatocratie répondant à une logique de capitalisme coûte que coûte (immunité de groupe, malgré les pertes humaines).

Des zadistes marrons de Notre-Dame-des-Landes : « Mais la puissance destituante du mouvement ne fait pas qu’ouvrir des possibles, elle nous confronte à nos impensés et à nos faiblesses. Les principes et idéaux se heurtent alors à la rudesse de l’expérience pratique. Comment faire quand le nombre des habitants de la Zad augmente considérablement, sans que nous soyons pour autant capables de définir collectivement des règles de vie en commun et les faire appliquer ? »

Christiane Vollaire observe la ville de Briançon, dans les Alpes, comme espace de résistance, contre l’antienne de la « mélancolie de gauche » (Enzo Traverso) : lutte dans les années 2000 contre l’installation d’une ligne à Très Haute Tension, et création avec les Terrasses solidaires d’un lieu d’accueil pour les clandestins/ « migrants ».

Manuel Cervera-Marzal se demande si l’on peut/doit débattre avec l’extrême-droite lorsque l’on s’appelle François Ruffin et Jean-Luc Mélanchon ?

Et puis, et surtout, un Portrait de Simone Weil, philosophe de laquelle la revue Lignes se rapproche de plus en plus, par Alexandre Costanzo revenant sur son expérience ouvrière – à partir de son Journal d’usine, tenu entre la fin de l’année 1934 et le début de 1935 alors qu’elle travaille chez Alsthom comme découpeuse, puis aux Forges de Basse-Indre, à Boulogne-Billancourt où elle découvre la dureté de la chaîne -, et le courage de ses engagements (elle voulut notamment absolument, après avoir participé à la guerre d’Espagne, rejoindre à Londres le général De Gaulle) :

Constat majeur : le travail ouvrier de ce type interdit toute pensée.

Elle qui mourut à l’âge de 34 ans à Ashford le 24 août 1943, après avoir contracté la tuberculose, écrit à son amie Albertine Thévenon à la mi-janvier 1935 : « Seulement, quand je pense que les grands chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux – Trostky sûrement pas. Lénine je ne crois pas non plus – n’avait sans doute mis les pieds dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers – la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade. »

Simone Weil veut expérimenter la vie réelle, s’éloigner des abstractions parfois trompeuses et trop protectrices, entrer dans le faire, l’activité, le processus.

Elle écrit ceci, qui est terrible : « Tous les ouvriers d’une usine ou presque, et même les plus indépendants d’allure, ont quelque chose de presque imperceptible dans les mouvements, dans le regard, et surtout au pli des lèvres, qui exprime qu’on les a contraints de se compter pour rien. »

Ordre, humiliation, servage.

Et cet autre passage, retrouvé par Alexandre Constanzo : « Nulle société ne peut être stable quand toute une catégorie de travailleurs travaille tous les jours, toute la journée, avec dégoût. (…) le morne épuisement du travail d’usine laisse un vide qui demande à être comblé et ne peut l’être que par des jouissances rapides et brutales. »

Admiratrice et traductrice de L’Iliade, faisant l’éloge de l’équilibre, Simone Weil pense très profondément que « tout ce qui soumis au contact de la force est avili, quel que soit le contact. Frapper ou être frappé, c’est une seule et même souillure. »

 Et Alexandre Constanzo de commenter superbement, presque gnostique : « Simone Weil recherche dans l’Histoire, dans toutes les traditions, de nouvelles délimitations, expériences ou situations concevant un autre rapport avec la force. Elle le trouvera dans la Grèce antique, dans sa conception de l’amitié ou dans un art d’aimer. Elle le trouvera aussi dans l’esprit du pays d’Oc dont la civilisation fut définitivement écrasée au XIIIe siècle. Cette dernière, et son langage, affirmant une coexistence heureuse d’inspiration hétérogène, auraient conçu un système dont, entre autres, la Joie, le Partage, l’ouverture d’esprit, la Merci, la Convivencia, la noblesse de cœur, l’amour parfait, matérialisaient les coordonnées. »

Revue-Lignes

Revue Lignes, Résistance et organisation, textes de Sophie Wahnich, Pierre-Damien Huyghe, Jean-François Milet, Yves Dupeux, Jean-Loup Amselle, « Notre Dame-des-Landes », Leva Snikersproge, Marina Deak, Christiane Vollaire, Manuel Cervera-Marzal, Alain Hobé & Cécile Canut, Alexandre Costanzo, Jacques Brou, Editions Lignes, n°37, février 2022, 206 pages

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