Bretagne, espace génésique et spirituel, par Philippe Le Guillou, écrivain

©Matthieu Dorval

« Dans mon christianisme, la légende passera toujours avant la morale, la merveille avant la police des consciences et des mœurs. A Rumengol je prie Notre-Dame de Tout Remède mais, secrètement, je pleure avec le druide chassé par la religion nouvelle, le sel de ses larmes a un goût amer qui ne m’est pas inconnu et il m’arrive encore d’espérer que la coupe incomparable des fraîches aubes de l’Assomption va s’enfoncer dans la forêt du Cranou toute proche et reprendre sa vie nomade, tout simplement parce qu’elle est un peu plus que le calice liturgique enfermé dans un bel écrin de boiseries et de pierres… »

On ne comprend vraiment le romancier et essayiste Philippe Le Guillou qu’à situer son écriture dans l’unité-souffle d’un pays primordial, sacré, le Finistère et le village du Faou où les marées viennent battre l’église comme autant de rappels de la permanence d’un mouvement pendulaire, faisant tourbillonner sans cesse les notions de création et de destruction.

Ecrire est célébrer, les lieux comme les hommes, les peintres et écrivains admirés comme les ossuaires ou les chapelles des fonds de forêts, mais c’est aussi repousser par le maniement du verbe les assauts de mélancolie en réconciliant les vivants et les morts.

©Matthieu Dorval

Après Les Marées du Faou (2003) et L’Intimité de la rivière (2011) paraît de nouveau chez Gallimard, éditeur historique et fidèle, Le Testament breton, ou les assises géographiques et spirituelles d’un auteur préférant la lecture de La légende de la Mort d’Anatole Le Braz, et des poèmes du mage Xavier Grall, aux romanciers prônant la disparition du référent et adeptes des voies absconses du textualisme intégral.

L’imaginaire et le mythe, le roman arthurien et l’aimantation des cartes de géographie plutôt que la disparition du sujet et l’idéologie de la désincarnation scripturale enseignée en classes préparatoires à Rennes – où le futur ami de Julien Gracq s’ennuie, s’étiole, se désespère – comme un mantra négatif, alors que lui croyait aux vertus résurrectionnelles de la littérature, à la transfiguration et aux intersignes.   

L’Aulne baptismale et la ville d’Ys seront vécues au présent, dans la porosité d’une mémoire ouverte à la merveille.

On lira avec beaucoup d’émotion dans Le Testament breton, livre en deux parties (Une enfance bretonne/Une conscience bretonne) ce que Philippe Le Guillou doit à sa terre-rivière, à ses ancêtres et à sa chère maison de Kerrod, située non loin d’un cimetière où repose sa lignée.

©Matthieu Dorval

Pas de passéisme, mais la fécondité d’un lien avec un territoire à sauver des assauts dégradants de la modernité basse arasant les talus comme les esprits.

Philippe Le Guillou lance sur la page les noms aimés, comme autant de signes propitiatoires : des lieux (la grève de Lanvoy, Rumengol, le Yeun Elez, la forêt du Cranou, la presqu’île de Crozon, le pont de Térénez, le manoir de Coecilian, Landévennec, les abers), des artistes, peintres, dessinateurs, graveurs, écrivains (Mathurin Méheut, Yvonne Jean-Haffen, Yves Tanguy, Saint-Pol-Roux, Yves Elléouët, Patrick Grainville, Michel Tournier, René-Yves Creston, Pierre Péron, Xavier de Langlais, Loïc Le Guellaff, Loïc Le Groumellec, Joseph Le Gall) et les amis dont nous ne connaîtrons que les prénoms (Gabriel, Anna).

« Les lieux de la Bretagne ultime comptent si intimement que j’ai jamais rompu avec eux : pas une année ne passe sans que je marche à Rosnoën au bord de l’Aulne, à Landerneau sur les quais de l’Elorn, à Quimper au bord de l’Odet où le courant, dans une eau transparente, tord des faisceaux d’algues aussi longs que des cheveux, sans que je m’arrête au pied de la Pietà lugubre de Brasparts, que je monte sur le Menez Hom où, dit-on, la trace du sabot du cheval Morvark fuyant Ys est encore visible, sans qu’un pèlerinage solitaire me mène à Rumengol et à Sainte-Marie du Menez Hom pour admirer l’exubérance baroque des retables, sur la lande au-dessus de Camaret où les tourelles du manoir du Magnifique ont aujourd’hui l’apparence d’affreux cylindres nus en ruine. »

L’écrivain apprécie en sa terre natale la façon dont le christianisme a su s’accorder avec le paganisme, avec la liberté, avec le souffle de l’ailleurs.  

©Matthieu Dorval

Son Testament breton est un livre de transmission, pour que les jeunes générations sachent et n’abandonnent pas le legs tout en parvenant à le réinventer.

Il touche au vif parce qu’il est écrit comme on répond à une mission très intime, et qu’il est en résonance avec le large infini d’un espace, toute la première partie de son livre le décrit, ouvert aux vents et au génie des éléments.

« Ce que j’aime avant tout dans ces moments où l’eau, la terre, le feu et l’air exercent pleinement leur emprise, écrit magnifiquement l’auteur du Roman inépuisable (un entretien avec Philippe Le Guillou est paru le 28 août 2020 dans L’Intervalle), c’est cette sensation de soumission, de dépossession, comme si je perdais soudain tout contrôle, entraîné au fil d’une rêverie lourde, épaisse, matérielle. Lorsque je trace les pointe et les échancrures de la longue proue noueuse cernée par les vagues et les courants, ma main domine, projette, anticipe : ici, l’impression est tout autre, elle joue de la crainte et de l’immersion, elle plonge, elle s’englue… Elle m’enfonce dans la pâte génésique des choses, au commencement de tout, à la source des ferveurs anciennes ; elle m’enveloppe d’une brume épaisse, sans lueur, sans repère : elle me soumet au flux d’une volupté trouble et inquiète. »

Philippe Le Guillou, Le Testament breton, Gallimard, 2022, 160 pages

https://www.gallimard.fr/Contributeurs/Philippe-Le-Guillou

Sont parus également chez Gallimard sous le titre Géographies intérieures les actes du colloque de la rue d’Ulm (novembre 2019) consacré à l’œuvre de Philippe Le Guillou, et dont Luc Vigier est le grand ordonnateur.

Vous saurez tout, mais il faudra tout oublier, afin de redécouvrir à neuf une œuvre bâtie comme une nef puissante, et dont les cycles ne cessent de se prolonger, de se complexifier, de s’entrelacer dans l’unité retrouvée d’un vitrail textuel appelant à une refondation de l’être à partir de la sensation d’enchantement – cycle breton, cycle des papes, cycle autobiographique, cycle pictural, cycle parisien, cycle des essais, cycle de l’image, cycle politique, cycle de la foi.

Face à tant d’érudition, et d’attentions, Philippe Le Guillou remet l’horloge de Kerrod à l’heure : « moi je suis un terreux, un glaiseux, un homme de la sensation, de l’immersion dans les mots, de l’immersion dans la sensation, le monde sensible, le monde élémentaire, pour moi tout est là. »  

Philippe Le Guillou, Géographies intérieures, Actes du colloque de la rue d’Ulm (novembre 2019), textes de Luc Vigier, Sylvie Guichard, Thomas Anquetin, Guillaume Tomasini, Jean-Baptiste Legavre, Louis Baladier, Daniel Oster, Jean-François Frackowiak, Dimitri Soenen, Alexandre Postel, Claudine Glot, Matthieu Dorval, Yves Doaré, Bernard Berrou, Jean-Loup Champion, Luc Fraisse, entretien de Luc Vigier avec Philippe Le Guillou, Gallimard, 2022, 264 pages

©Matthieu Dorval

Lorsqu’il fut en classes préparatoires à Rennes, Philippe Le Guillou crut se dessécher.

Heureusement, l’excellente librairie Les Nourritures terrestres lui permit de trouver les livres que le nouvel académisme honnissait.

On lira dans Eloge des libraires, de Maël Renouard, une brève description de cette librairie rennaise mythique de la rue Hoche – elle sera remplacée par une sandwicherie – connue notamment pour posséder le rayon de philosophie le mieux fourni de la ville.

Mais à Gilles Deleuze ou Michel Henry, Philippe Le Guillou a toujours préféré la littérature des intersignes et la légende des saints.

Maël Renouard, Eloge des librairies, Rivages poche, 2022, 126 pages

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