La création, l’amitié, la liberté par la revue METTRAY

©Bernard Plossu

« Un photographe a le hasard qu’il mérite. » (Bernard Plossu)

La rentrée, avec sa charge de mise en conformité sociale, est rarement une partie de plaisir.

Heureusement, la revue METTRAY nous propose de quitter les anciens parapets pour des territoires où la sensibilité, risquée, sauve.

©Bernard Plossu

En ce mois de septembre, deux numéros sont sur la table : le premier, montrant en couverture à travers le regard d’Eric Rondepierre Pierre Guyotat berçant un bébé (Aube), est dédié à Françoise Nunez, alors que le second (un hors-série) propose une réflexion de Patrick de Haas concernant la place de la photographie expérimentale dans l’œuvre de son mari, Bernard Plossu.

Mais prenons le temps de déguster.

S’intéresser aux recherches formelles du plus étonnant et multiple des photographes français en activité est une idée excellente, et très stimulante.

©Bernard Plossu

On aime chez Bernard Plossu la capacité fraternelle à saisir le monde, des déserts de poussières aux visages aimés, du poteau électrique aux paysages sans grandiloquence, et l’on peut s’étonner de prime abord du terme expérimental accolé à sa pratique.

Pourtant, une boîte existe, contenant des trésors rendant compte des surprises formelles du maître se passionnant pour l’ensemble des possibilités du langage photographique, abordé sans reste.

©Bernard Plossu

« La plupart des photographies « expérimentales » de Plossu, analyse Patrick de Haas, ne répondent pas à un programme volontaire : elles sont le plus souvent le résultat d’un geste non concerté ou d’une erreur bienvenue au moment de la prise de vue ou au développement. »

L’artiste accueille donc le hasard et la fertilité des agencements involontaires comme un don, s’empressant de les archiver.

©Bernard Plossu

Ce sont ce qu’il appelle ses photos ratées-réussies procurant une émotion inattendue, une stupeur bienvenue face à un heureux accident.

L’ami de Denis Roche n’a jamais rejeté les procédés formalistes, mais chez lui le calcul est moins prégnant que la gratuité, et l’enchantement devant le miracle d’une apparition, par exemple dans les jeux de superposition dans la transparence du papier entre le recto et le verso d’une image.

Il y a du jeu chez Plossu, de la malice, un refus radical de tout cynisme, et un plaisir du montage qui est celui de la mise en relation de champs (personnes) parfois antagonistes.

©Bernard Plossu

« Certaines procédures, poursuit Patrick de Haas, explorent de façon plus volontariste des mises en condition particulières de l’appareil photo : prise de vue du miroir de l’appareil (p.36) ; prise de vue avec le Nikkormat 50 mm (son appareil préféré) d’un paysage sarde inondé d’une lumière crue à travers des lunettes solaires, produisant d’étranges taches blanches heptagonales (p.37) ; une vue avec un objectif couplé à un œilleton de jumelles qui fait émerger dans un rond central le paysage de montagne en réduction (p.38) ; une autre vue par un trou dans le mur, sans aucune lumière, de l’intérieur de la maison fermée de Picasso à Huerta (p.39). Cette approche ludique, libre et légère dans l’usage de l’appareil, montre aussi sa dimension très physique. »

On découvrira ici le cut-up si particulier de Bernard Plossu, ses essais d’inversion, sa liberté se confondant avec la vivacité, et la vitesse dans l’exécution des prises de vue.

©Bernard Plossu

L’ensemble est parfaitement réussi, savoureux, totalement inscrit dans l’œuvre de l’humble maître, dont les ouvrages au fond sont régulièrement parsemés de ses trouvailles, mais sans insistance, sans effet de culture appuyé, sans aucun pédantisme.

S’il ne l’est déjà, ce hors-série de METTRAY sera très vite un collector, parce qu’il témoigne comme toujours chez Plossu d’une capacité à vivre dans la dimension poétique de l’existence, et l’inattendu.    

Mais ouvrons maintenant les bras au fantôme de Pierre Guyotat en couverture du numéro de septembre de la revue.

©Bernard Plossu

Dans un texte d’intense émotion contenue, Jonathan Littell évoque celui de son père, dont le suicide eut lieu alors qu’il était petit garçon, quelques heures après avoir regardé en famille Nanouk l’Esquimau.  

Onuma Newton et Laurent Mauvignier se souviennent également de leur enfance, l’auteur de Continuer livrant un texte sans paragraphe, comme un bloc, un caillot de mémoire pour tous, un aveu d’intégrité physique face à la violence des adultes, commençant ainsi de façon provocatrice sa confession déchirante : « Je n’ai jamais rien trouvé de plus révolutionnaire que de regarder les mouches voler. »

Marine Roffinella se rappelle, dans un texte terrifiant, le visage épouvanté de sa mère lorsqu’elle lui déclara aimer une femme, et de l’enfermement de deux semaines dans sa chambre consécutif à cette révélation – serait-elle frigide pour ainsi se détourner du sexe fort ?

©Bernard Plossu

S’interrogeant sur sa difficulté à créer des personnages, Thiphaine Samoyault précise : « J’aime les figurants, les passantes dans les poèmes, l’homme des foules, des femmes de dos dans un tableau et regardant la mer ou, mieux encore, une femme de dos dans un musée contemplant des femmes de dos dans un tableau, et regardant la mer. Si j’avais été peintre, je n’aurais pas aimé peindre des visages. J’aurais peint des couleurs de paysages avec au premier plan des ombres figurant des êtres de dos. »

L’actrice Isabelle Weingarten (on peut la voir dans le rôle de Marthe dans Quatre nuits d’un rêveur, de Robert Bresson, 1971) marche vite, confie Agnès Clerc dans un texte très cinématographique.

Dans son journal, l’épouse de Wim Wenders précédemment citée (I.W.) écrit – elle est décédée en 2020 : « Dans le genre pensées affreuses : je deviens antiféministe, car, dans un patriarcat classique, on a au moins une moitié de l’humanité qui ne s’exprime pas publiquement, ça fait ça de moins, ouf. »

Et, pensée datée du 21 avril 2017 : « Paris. Dans le bus n°38. Il y a une question qui m’arrive maintenant, maintenant que j’ai vécu : comment faire pour aimer à la bonne mesure les personnes pour qui on a de l’affection ? La bonne mesure pour moi : avec passion. »

©Bernard Plossu

Ayant vu une photographie prise en 1978 à Taos par Bernard Plossu d’une jeune hippie blonde, le réalisateur Robert Altmann téléphone un jour au Français pour lui demander de photographier Kim Bassinger de la même manière pour son film Fool for love.

Les photos,, très réussies, sont reproduites ici, mais également un portrait merveilleux de Sam Shepard (je vous le montre bientôt dans mon article sur sa correspondance publiée chez Médiapop), accoudé en fumant à un pick-up plein de boue.

Autres références cinématographiques dans le poème d’Olivier Kaeppelin (Jim Jarmusch) et le propos d’Amélie Derlon Cordina (Duras écrivant-filmant intérieurement Trouville).

Passeur indispensable, René de Ceccatty présente l’œuvre de l’écrivaine québécoise de langue française Marie-Claire Blais (1939-2021), comme il le fit récemment pour Jocelyne François dans le hors-série numéro 4 de la revue Les moments littéraires dirigée par Gilbert Moreau (il me faudra trouver bientôt le temps de le chroniquer), notamment le livre Nuits de l’Underground acheté en 1978 à Tôkyô alors qu’il enseignait la « civilisation française » à l’Institut franco-japonais, ouvrage narrant la folle passion amoureuse d’une femme pour une femme : « La tonalité de Marie-Claude Blais était intérieure et musicale. Elle créait un effet d’envoûtement irrésistible en mettant en place son système narratif de voix muettes, de monologues, de courants de conscience qui rappelaient Virginia Woolf. Je commençais à m’intéresser à la littérature japonaise et je rattachais également cette découverte à celles que je faisais de romans féminins médiévaux japonais d’une extraordinaire subtilité psychologique. »

D’autres instants romanesques sont à présent proposés avec des extraits d’œuvres de Stéphane Velut (lire son La mort hors la loi, Tracts, Gallimard, 2021, plaidoyer pour un vide juridique autour de l’euthanasie), de Patrick Autréaux et de Marc Graciano.

Olivier Steiner déclare son amour à Marilyn Monroe (voir son livre composé avec la dessinatrice Anne Gorouben), mais aussi à Véronique Bergen, auteure d’un ouvrage superbe sur l’actrice (Les Presses du Réel, 2014).

Alain Bergala se fait le témoin de la rencontre entre la jeune réalisatrice Florence Basilio et l’actrice fétiche d’Eric Rohmer, Marie Rivière, révélant son admiration pour le film L’amour l’après-midi : « C’est la première fois que je voyais un film qui véhiculait des valeurs auxquelles j’étais attachée. »

Enfin, Didier Morin s’entretient avec Dominique Marchès, photographe, galeriste (galerie L’œil 2000 à Châteauroux), directeur de centre d’art, sensibilisé à l’image par Robert Bresson, et qui exposa pour la première fois Denis Roche.

Il vit désormais dans la maison qu’habitèrent Max Ernst et Dorothea Tanning à Huismes, en Touraine : « C’est une maison qui a accueilli beaucoup de belles personnes, Man Ray, Marcel Duchamp, Matta, Lee Miller, des écrivains, des collectionneurs. Il y faisait des fêtes deux fois par an. C’est une maison heureuse, qui a une mémoire. La mémoire, il faut la révéler, il faut mettre un minimum de chimie pour que l’image apparaisse ! Je fais revivre cette maison, avec des artistes visuels ou plasticiens, mais aussi avec des écrivains qui viennent en résidence, comme Camille de Toledo, ou des philosophes, des historiens de l’art, des sociologues pour des conférences. On propose du théâtre dans le jardin, de la musique, on a fait des expositions sur la poésie sonore. C’est une maison qu’il faut « habiter », que l’on visite et c’est moi qui ouvre la porte ! »

Parvenir à construire une revue cohérente est un pari, réussi avec METTRAY dont les échos entre les articles, les reprises de thèmes, de noms, d’idées, sont nombreux, créant une unité dans un ensemble disparate d’expériences et de pratiques.   

Revue METTRAY, fondateur et responsable de publication Didier Morin, assistante d’édition Donia Lakhdar, mise en forme Marie Maurel de Maillé, textes de Didier Morin, Jonathan Littell, Onuma Nemon, Laurent Mauvignier, Marine Roffinella, Eric Rondepierre, Tiphaine Samoyault, Gérard Arseguel, Agnès Clerc, Isabelle Weingarten, Bernard Plossu, René de Ceccatty, Olivier Kaeppelin, Amélie Derlon Cordina, Stéphane Velut, Patrick Autréaux, Olivier Steiner, Marc Graciano, Philippe Gandrieux, Florence Basilio & Marie Rivière (entretien avec Alain Bergala),  Dominique Marchès (entretien avec Didier Morin), photographies et travaux plastiques Eric Rondepierre, Bernard Plossu, septembre 2022

Hors-série revue METTRAY, « Plossu expérimental ? ! », texte de Patrick de Haas, fondateur et responsable de publication Didier Morin, assistante d’édition Donia Lakhdar, mise en forme Marie Maurel de Maillé, septembre 2022

https://mettray.com/

Exposition Bernard Plossu-Alain Veinstein à La Non-Maison (Aix-en-Provence), du 10 au 30 septembre 2022  – vernissage le 10 septembre à 16h

https://galerielanonmaison.com/

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