En état de panique, par Hugues Jallon, écrivain

« Et moi qui me croyais si fort dans ce monde, je suis là où je n’existe plus, dans une contrée hostile, douloureuse. »

Les bien-portants et psychiquement sains m’inquiètent un peu.

Comment ne pas angoisser devant le dérèglement général en cours ? Comment croire en un avenir dont on nous répète à l’envi qu’il sera sombre et délétère ?

La lecture du cinquième livre publié chez Verticales de Hugues Jallon, Le capital, c’est la vie, n’est pas des plus joyeuses, mais elle réjouit par son style direct, sa lucidité, et ses deux derniers chapitres de registres plus ouverts.

En 1980, écrit l’auteur, « la notion d’attaque de panique faisait son apparition dans la troisième édition du DSM, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, qui la définit comme une période ‘bien délimitée’, où survient soudainement une ‘appréhension intense, d’une peur ou d’une terreur’, qui peut être associée à une sensation de ‘catastrophe imminente’. »

Vous vous reconnaissez ?

Cherchant à comprendre la provenance de ses crises de panique, le narrateur pointe la nature oppressive du libéralisme capitaliste, traçant à grands traits les différents moments de sa mise en place, tout en observant la façon dont la star des réseaux Kim Kardashian s’est obligée à construire sa propre marionnette pour la sacrifier sur l’autel du formatage des désirs mondiaux, et d’une sextape à succès.  

Il y a donc en cet ouvrage trois lignes principales, qui s’entremêlent, se croisent, se conjuguent : le personnage affolé se souvenant des grandes étapes de sa vie (les attaques ont commencé en septembre 2013, et n’ont presque pas cessé depuis, plusieurs fois par an, « sur des périodes qui peuvent aller jusqu’à un mois »), le capital, Kim (« Pas trop mal pour une fille sans talent », écrit le magazine Forbes).  

Le capital, c’est la vie, est-il écrit ironiquement sur la couverture du livre, non loin du vortex d’un nombril obturé par un bijou en signe de dollar.

Une main serre la gorge, un corps titube, un ventre se tord.

Nous sommes attaqués, nous sommes les victimes d’une fièvre obsidionale, nous sommes seuls, il n’y a pas de semblables.

« L’un de ces états-panique, caractérisé par la récurrence d’attaques aiguës, m’a conduit en 2016 à un séjour dans une clinique de la proche banlieue parisienne, et plusieurs fois le dimanche à la Permanence psychiatrique de la rue d’Hauteville, qui ne ferme jamais où les patients hurlaient toute la nuit. »

En 1983, le terme « globalization » est créé par l’économiste Theodore Levitt, et Kim n’a que trois ans, et c’est en France le fameux « tournant de la rigueur » (à Calais, dans la section du parti socialiste que je fréquente enfant, ça ne passe pas).

La pensée court, le narrateur élabore, réfléchit, mais quand il dévisse, « c’est un effondrement général ».

« Je veux bien crier, pleurer toutes les larmes de mon cœur, hurler de colère, n’importe quoi pour que ça s’arrête ! Comment faire ? »

Le narrateur se noie, endure, se sent possédé.

« Car enfin comprendras-tu ? Comprendras-tu qu’il n’y a aucun endroit où aller ? Il n’y a pas de refuge, il n’y a pas de point où diriger ta fuite. »

Vous marchez ? Tout est marché, market, marques et baskets.

Endormez-vous, faites-nous confiance, reposez-vous, nous nous occupons de tout.

« Une nouvelle fois, encore une fois, la douleur me mord comme un chien et monte vite à la poitrine et écrase mon cœur enserré, mon esprit se vide, non, il déborde, il s’enfuit dans toutes les directions, rempli de pensées confuses, une scène, un visage, un souvenir, une idée, un nom, ça s’ébauche et ça disparaît, sans rien laisser à ma mémoire. »

Il doit bien y avoir une raison à tout ça, non ?

Sauriez-vous dire depuis quand l’air est empoisonné ?

Qu’en pensent les cyborgs ?

Capital de sympathie.

Capital de vie.

Capitale de la douleur.

Il y a un tremblement, le sol se fissure, des tentacules apparaissent.

Il faut courir, vite, de plus en plus vite, franchir les portes vitrées du supermarché, échapper à la Bête.

Les aubes étaient navrantes, mais, bizarrement, depuis cette vision, elles le sont un peu moins.

« Là où je me trouverai, dans l’arbre, à l’intérieur du tronc de l’arbre, il ne m’arrivera rien. »

Ou peut-être l’amour.

Le visage de Lucia.

La bouche de Marie.

Une caresse sans fin.  

Hugues Jallon, Le capital, c’est la vie, éditions Verticales/Gallimard, 2023, 140 pages

http://www.editions-verticales.com/auteurs_fiche.php?rubrique=4&id=181

https://www.leslibraires.fr/livre/21563266-le-capital-c-est-ta-vie-hugues-jallon-verticales?affiliate=intervalle

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