Bruxelles, capitale des solitudes, par JH Engström, photographe

©JH Engström

« Après trois semaines passées à Bruxelles dans l’incapacité ou l’impossibilité de trouver la moindre énergie, la moindre obsession ni même le besoin de m’exprimer photographiquement, j’écris une question en forme de constat sur un bout de papier que je scotche au mur de l’appartement : ‘Je suis où’. » (JH Engström, le 30 juin 2003)

Revoir aujourd’hui La Résidence, de JH Engström, après la publication de The Frame (Pierre von Kleist – chroniqué le 8 novembre 2022), c’est se rendre compte de la cohérence d’un regard, d’une éthique, d’une œuvre au long cours. 

Très remarqué lors de sa publication en 2010 (prix du meilleur livre du monde organisé par la Stiftung Buchkunst, Allemagne), ce livre, dont le design fut confié à Greger Ulf Nilson, est le fruit de deux résidences à Bruxelles ayant eu lieu durant l’été 2003 et au printemps 2006.

©JH Engström

Composé de vingt-neuf triptyques à déplier entrecoupés d’images imprimées sur double page, La Résidence donne le sentiment d’une frontalité sans véritable horizon, témoignant de la dureté des conditions de vie des personnes que le photographe a rencontrées.

En 2010 comme en 2022, la vulnérabilité, notamment masculine, est son sujet, mais aussi la fraternité par l’alcool et les dérives urbaines.

La solitude est omniprésente, mais aussi la volonté de s’arracher à l’esseulement, par la fréquentation des bars, par l’attitude carnavalesque, par la violence s’il le faut.

©JH Engström

Jean-Louis Godefroid, directeur de l’Espace Contretype écrit en préface : « Par la photographie, JH Engström ne tente pas d’expliquer, mais de nous faire sentir au plus profond l’absurdité de la condition humaine et ces images nous renvoient à une part effrayante de nous-mêmes : celle de notre solitude au monde. »

Une femme, très belle, danse nue sur trois pages, c’est un moment de respiration, de rire, de désir.

C’est un instant rare.

La ville est rude, bétonnée, assez sauvage, il faut trouver sa place, vaincre la force d’inertie et la mélancolie.

JH Engström regarde le corps et le visage, la vie brute, l’énergie première courant sous la peau.

Des notes de son journal sont reproduites.

Il écrit le 19 juin 2003 : « L’obsession de la réalité où je dois quotidiennement me situer : l’être humain, le lieu – et ma rencontre avec l’un et l’autre. »

©JH Engström

L’épuisement menace, les chairs sont abîmées, effondrées parfois.

On essaie de tenir dans la poussière et le froid, dans le silence et la cassure, dans la maladie et le manque d’argent.

Ne pas expliquer, discourir, bavarder, mais montrer, exposer, imposer la vérité des êtres.

Engström pratique une photographie de poésie, c’est-à-dire, comme le pensait Mandelstam de ses textes, en état de guerre.

Contre l’indifférence, contre la falsification, contre le capital.  

©JH Engström

Trop de cigarettes, trop de verres de vin ou de bière, trop de drogues. Oui, et alors ?

Le 6 mars 2006, le photographe d’origine suédoise a cette réflexion : « La banalité est inévitablement liée à la photographie. »

Voilà pourquoi elle est précieuse, qui peut autoriser la transfiguration, ou le simple constat de notre commune humanité.

17 mars 2006 : « L’alcool. Putain de fléau. »

©JH Engström

JH Engström cherche des présences, et rencontre des êtres blessés, proches du désespoir.

Deux travestis essaient de le violer dans des toilettes.  

On se cogne la figure ou le cerveau, on montre son sexe ou sa poitrine, le temps qui passe est un soir d’ivresse de plus.

9 juin 2003 : « Je suis passé par les quartiers arabes aujourd’hui. Il y avait un marché gigantesque. Le lieu vibrait d’énergies magnifiques et grouillantes. J’ai pensé : Bon sang, que serait l’Europe sans tout ça ? »

©JH Engström

Resté seul, errant, à l’issue de ses deux résidences, JH Engström a peut-être manqué Bruxelles, ville de misère et de féérie, mais pas son livre, dont le sous-titre aurait pu être – Stig Dagerman l’a déjà pris – Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.    

JH Engström, La Résidence, book design Greger Ulf Nilson, texte (suédois/français/anglais) Jean-Louis Godefroid, Journal (Suède), 2010

https://jhengstrom.org/

https://journal-photobooks.com/products/jh-engstrom-la-residence?_pos=2&_sid=70f48c966&_ss=r

Ouvrage publié dans le cadre des Résidences d’Artistes à Bruxelles – Contretype

JH Engström est représenté notamment par la galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

https://jeankentagauthier.com/fr/artistes/expositionsinstitutionnelles/23/jh-engstrom

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