La vie en feu, par Hélène Laurain, écrivain

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Un incendio, 1793, Francisco de Goya

« Laeti oh / les flics finissent par ouvrir le premier portail / je pisse un peu quand je vois qu’ils ouvrent déjà le deuxième / adrénaline / on se rend les mains en l’air / on n’est pas des cow-boys / ils se jettent sur nous quand même / bam la tête par terre je finis de me pisser dessus / la dernière fusée est lancée par l’un l’une ou l’autre / BOUM le saule pleureur / les épaules des policiers absorbent le choc sonore / en même temps / ils dansent / la lumière dessine quelque chose sur leurs visages / ils me soulèvent à quatre / Ma chaussure je crie / putain / il me manque une chaussure / par terre ma chaussure je crie / une claque bouche/nez / Ma chaussure je chuchote / ils me jettent dans le fourgon Ta gueule ils disent je suis assise comme un tas tout mal fait / et les autres copains en tas tout mal faits à côté je les sens trembler / à l’intérieur ça jubile bien / en silence / compliqué de se sentir plus vivant que ça »

La littérature ? Oui, pourquoi pas, mais pour mettre le feu, pour réveiller les morts, pour accroître la puissance des vivants.

Ecrire des histoires, bella storia, stories ? Oui, peut-être, mais surtout inventer d’autres narrations pour imaginer d’autres mondes.

Composé avec un profond sentiment d’urgence, accumulant les vers comme on craque des allumettes toute la nuit alors que rôdent les loups de la police antiémeute, Partout le feu, publié par les éditions Verdier, est le premier livre d’Hélène Laurain.

Le jeune homme pressé de Paul Morand a changé de braquet : ce sont maintenant, loin des seuls plaisirs égotistes, des petits groupes insurrectionnels, rapides, mystérieux, efficaces.

Pas de nom mais des prénoms, comme il se doit lorsque l’on entre en résistance.  

Des verbes d’action ? Pas forcément, le mouvement est évident, tout est pointe, flèche, but à atteindre.

Texte à performer, Partout le feu a le souffle long, gorge brûlante sous le masque dépitant les drones de reconnaissance faciale.  

Etes-vous consentants ? Souhaitez-vous que les brasiers se multiplient ? Nous ne vous donnons pas le choix. De toute façon, vous vous consumez déjà, grenouilles barbotant dans une eau bientôt en ébullition.

Comme Anouk Lejzcyk (deux livres aux éditions XYZ) cherchant le bon équilibre.déséquilibre des phrases accordées à la pulsation du vivant, Hélène Laurain fait de l’expérience écosophique la base d’une société aux rapports renouvelés – voir avec elle, et là-bas, au Liban, le plasticien palestinien apiculteur Abdul Rahman Katanani, le film du documentariste Nicolas Humbert, Wild Plants.  

Demander au bienfaiteur Julien Coupat ce qu’il pense de l’expression association de malfaiteurs.

Vivre dans les interstices, et les agrandir.

Relire le général Sun Tzu, se retirer pour mieux attaquer, se taire pour mieux se faire entendre, accepter quelques minutes, quelques années, yeux de chien battu, l’ordre inique pour mieux le renverser.

Garde à vue, bracelet électronique, opprobre sociale.  

Ecoute, surveillance, espionnite.

Fichage, traçage, épandage de données.

Musique, mes amis, houmous pour tous, et même pour toi qui frappes si bien les vulnérables, on va à l’école pour cela, non ?

Danser ensemble, pétiller ensemble, se caresser ensemble.

Laisse-moi glisser sur ta langue, avale la mienne, la bière mousse dans notre double gorge.

Anthropocène, capitalocène, extermination.

Code civil, code forestier, code de la route, code du code du code.

Viens Marielle, viens Hélène, viens Patrick, viens Pépou – sage, pilier, pylône -, nous allons construire une cabane et nous y nouer.

Gazage, LBDage, matraquage.

On s’allume, on se zade, on relit Theodore Kaczynski – retenez ce nom.

Ça gratte, l’eczéma recouvre ton visage – je t’offre quelques gouttes d’huile essentielle d’Immortelle corse -, plus beau que la peau lisse des belles asservies.

Rendez-vous à la Centrale, nucléaire, nucléide, énucléée.

Choisis ton box camarade.  

Partout le feu affronte le mal, se désespère, rue dans les cordes, croit en l’énergétique du verbe.

« les choses qui soignent / je penserai / poussent surtout dans des non-lieux / des niches »

Viens, je t’accueille dans ma niche.

Viens, mettons-y le feu.

Le ciel est notre niche.

L’intensité.

La phosphorescence.

Les premières fois de chaque instant.

Il est écrit : « OK / hâte »

Sous le ciel de l’Aude, et partout ailleurs.

Hélène Laurain, Partout le feu, Verdier, 2023, 160 pages

https://editions-verdier.fr/auteur/helene-laurain/

Merci à Bernard Plossu pour sa foudre

https://www.leslibraires.fr/livre/20043818-partout-le-feu-roman-helene-laurain-verdier?affiliate=intervalle

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