Piero della Francesca, fils du peuple, par Piero Calamandrei, auteur

Madonna del Parto, Monterchi, Piero della Francesca, circa 1459

« Pendant plusieurs années, entre 1935 et la guerre, nos promenades du dimanche nous donnèrent l’illusion de repasser pour quelques heures de la barbarie à la civilisation. » (Piero Calamandrei, « In memoria di un amico. Passegiate con Pancrazi », Il Ponte, IXe année, n°4, avril 1953)

Il y a bien des raisons de désespérer, mais, franchement, Piero est merveilleux.

Edité par les excellentes éditions Rue d’Ulm/Presses de l’ENS-PSI, Rencontre avec Piero della Francesca, de Piero Calamandrei, juriste antifasciste et fondateur en 1945 de la revue Il Ponte, est de ces livres qu’on adopte immédiatement pour y habiter quelques heures, quelques jours, toute une vie (il aura une place de choix dans la bibliothèque).

Les reproductions d’œuvres sont belles, le texte est sensible, sans effet de pédanterie, les photographies montrant le village de Monterchi, en Toscane, superbes.

Piero della Francesca est un mystère, ses personnages semblent toujours plongés dans une intériorité dont eux seuls connaissent la géographie sensible, l’univers par lui est enceint de noblesse.

Entre Arezzo, Sansepolcro et Monterchi, village natal du peintre, un miracle eut lieu au XVe siècle, disponible pour tous encore aujourd’hui, loin des guerres, des vilénies, des rapports de domination, des bavardages.

En 1938, lors d’une de ses excursions avec des amis, Piero Calamandrei découvre pour la première fois la fresque du grand pittore représentant la Vierge enceinte, alors visible dans une chapelle du cimetière de Monterchi, œuvre appelée Madonna del Parto (autour de 1455) – aujourd’hui conservée dans l’ancienne école primaire du village transformée en musée.

La contemplant, le futur recteur de l’université de Florence – nommé par les Alliés en juillet 1943 – voit davantage qu’une surface colorée, une véritable amie, une rencontre destinale.  

 Plaidoyer en faveur de l’art, du peuple et des paysages, celui-ci écrit d’ailleurs de façon très touchante, dans son discours du 15 septembre 1944 : « Jamais nous n’avons mieux compris que pendant ces mois où nous commencions à lire en tremblant le nom des localités de Toscane dans les bulletins de guerre, que ces villages sont la chair de notre chair et que le sort d’un tableau, d’une statue ou d’une coupole peut nous affecter autant que celui de l’époux le plus aimé ou de l’ami le plus proche. »

Une œuvre d’art peut concourir par sa beauté à l’apaisement et l’union des âmes : voyez celles de Piero, si présentes, si lentes dans leur majesté, si vives dans leur énigme.  

La Vierge de Monterchi n’est pas pour ses habitants une vision imposée par quelque artiste imbu de son pouvoir, elle leur est familière, favorable, propitiatoire, intime.

Ouvrant des tentures de brocart – se souvenir ici avec l’auteur du dais d’or du Songe de Constantin à la basilique San Francesco d’Arezzo -, deux anges luxueusement habillés la présentent : « Mais le mystère que dévoilent les deux anges n’a rien de royal ni de divin. C’est là la nouveauté sublime de cette révélation : le mystère en question est tout entier humain et terrestre. A l’intérieur du pavillon fourré d’hermine se trouve une femme de cette terre, de ce peuple, vêtue modestement, sans manteau royal ni riches vêtements, sans aucun ornement symbolique visant à la faire paraître différente des autres femmes : c’est une fille du peuple qui se montre à la porte de sa maison. Mais la jeune femme est enceinte et dans la simplicité pensive de son attitude, elle ne cherche pas à dissimuler les signes visibles de son état, au contraire elle s’en glorifie presque en elle-même : tel est le miracle que révèlent les anges. »

Cette femme peut être la mère du peintre, mais aussi Marie attendant Dieu, main posée pudiquement sur l’entrebâillement blanc de sa robe bleue forcée par la poussée du giron.

Il y a chez cette madone une intense mélancolie, un retrait, une conscience de la gravité de son destin.

Faire naître un enfant.

Renouveler le monde.

Le sauver peut-être.

Piero Calamandrei, Rencontre avec Piero della Francesca, traduit de l’italien, annoté et illustré par Angela Guidi et Lucie Marignac, postface de Carlo Ossola, Editions Rue d’Ulm/Presses de l’ENS-PSI, 2023, 96 pages

https://presses.ens.psl.eu/rencontre-avec-piero-della-francesca.html

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  1. Avatar de luciemarignac luciemarignac dit :

    Un article qui va à l’essentiel, une lecture très fine de ce petit livre. Merci.

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