Entrer dans la couleur, par la revue Edwarda

La joie de vivre, 1905, Henri Matisse

« Mon premier signe de grossesse n’a pas été les seins énormes, tendus à bloc, le teint resplendissant, pêche de vigne, les nausées H24, les 80 ans ressentis, l’addiction au sucre et au gras, l’envie de chialer pour un oui pour un non, le flair d’un chien de chasse, la crinière du Roi Lion, ou le goût métallique sur la langue, mais soudai,, un calme anormal. Je vous jure que c’est vrai. Un calme si étranger à mon tempérament que j’étais sûre d’être enceinte. C’est l’été indien. Je marche sur la plage d’un pas tranquille, seule et sereine, les pieds dans l’eau fraîche, le vent salé cheveux dans la gueule, Rouge Carmen derrière les paupières, à la recherche de la terrasse idéale pour une bière sans alcool et un poisson grillé. » (Aurélie Djian)

Je n’ai pas manqué un seul des numéros de la revue Edwarda, qui depuis sa création en 2010 a beaucoup évolué, a mûri, a approfondi la question de la présence, à soi, à l’autre, aux autres

Dans sa dernière livraison, initulée Nuancier, je cherche comme toujours les pépites, les textes qui me semblent les plus justes en ouvrant des chemins de liberté, par leur sincérité, leur qualité littéraire, leur folie, leurs fantasmes quelquefois.

Nuancier comme une palette d’émotions, comme une célébration des couleurs de peaux, comme un secret intime échangé.

John Jefferson Selve, qui s’habille en noir, se désole de l’utilisation du mot racialisé, qui renforce peut-être ce qu’il est censé combattre.

Sarah Kechemir, s’insurgeant contre l’obsession de la virginité et la cérémonie de la « Qmaja » la première nuit de noces, précise que le sang de l’hymen est rosé, et non rouge – nuance.

En écriture inclusive, Caroline Décloitre essaie de penser le vertige de l’enfant.e-peut-être né.é d’un don d’ovocyte, citant l’autrice, féministe-militante-écologiste, Juliette Rousseau : « Hériter, c’est perpétuer des irrésolus. »

Fanny Wallendorf se baigne toujours dans la cascade des vers, le feu, et le sang : « Tu dis / Que tu veux me / Tuer d’amour puis me / Baiser les pieds. / Que nous mêlerons nos sangs que tu / Nous attacheras. »

Dominique Ristori se fâche comme un maître zen, stratégiquement : « Et les quelques borgnes que l’idée de beige ferait bâiller d’ennuin incapables d’en apprécier le camaïeu décliné par Utamaro dans une juxtaposition d’aplats, ou bien sa chaude et douce carnation sous les touches illusionnistes d’un Titien, l’accès au musée imaginaire leur sera barré par un panneau rond, bordé d’un liseré aussi rouge que primaire. »

Myriam Rabah-Konaté nous renseigne sur la composition d’un café nous-nous (moitié lait, moitié café), métaphore de son verbe : « ma langue a la couleur d’un nous-nous / une couleur qui se mélange / une couleur ambiguë, imprécise / quelque chose d’un malentendu / d’un décalage, d’une incompréhension / quelque chose de pas vraiment moitié lait, moitié café »

Faisant l’éloge de la vache brune, Jean Civeyrac est merveilleux envers les humbles.

Accompagné.e d’Annie Le Brun et de Nan Goldin, Sabri Megueddem, queer kid, célèbre le désir rouge, couleur du rire féroce selon Alban Lefranc, de l’histoire douloureuse pour Yann Bourven, et de la peur pour Maaï Youssef

Delfine Guy entre quant à elle dans le détail du nuancier – rouge de Venise, rouge de Pompéi, rouge indien, rouge anglais -, alors qu’Emmanuel Ruben, dans un texte saisissant, évoque à la fois sa fascination pour le rouge Japon et le corps éprouvé.

Elia Malika ramasse, contemple, hume les violettes, quand Lallah écoute en boucle, jusqu’à la déchirure, Purple Rain.

Etude pour La joie de vivre, 1905, Henri Matisse

Véronique Bergen enfile une robe lamée or et entame, comme en une cérémonie intrépide, la danse de la crevette en tutu.  

Le bleu serait-il la couleur de la bisexualité ? « Je suis bisexuelle / Créature non pas double / Mais fluide / Transparente / A un amour plus vaste / Un amour océan / Accalmie / Mouvant / Comme une vague. » (Lucille Dupré)

Isadora Chen identifie la couleur de l’exil : « Trois valises ont accompagné mes parents à leur arrivée en France. Deux en cuir bleu lagon et grosses boucles en laiton, et une autre en carton, d’une rotondité simplette, couleur de marron d’Inde. »

Ivre comme l’azur, Chiraz Chouchane chante : « Ich Bin Blau. »

Paloma Hermina Hidalgo se souvient de sa nounou au petit minois flamingo.

En admirant son amante aux seins titanesques, Pierre Troullier associe le rose orgasmique de sa Rebecca à la couleur des Lumières – marivaudage, libertinage, entre Paris et Brest.

Plongeant sa plume dans la lagune vénitienne, Adrian Meyronnet se demande si son encre est bleue, verte, ou noire (point de vue de Paul Morand).  

Team silver, Georgina Tacou se confie : « Longtemps je n’ai porté que de l’argent. Je révérais ses brumes altières, son eau crépusculaire. Je lui trouvais la noblesse d’une armure de guerre. Les massifs bracelets gris menottant mes avant-bras me tenaient lieu d’armes de poing. Je trouvais l’or vénal. Clinquant, vulgaire, criard. Je me méprisais comme une femme qui refuse d’être apprêtée, gâtée, corrompue, achetée. »

Ecrire pour Salma Bakkali ? « Regarder le monde et coller des feuilles d’or au pinceau sur les cahiers de l’enfance, trouver l’émerveillement dans la quête. »

Ponctué de peintures d’Aurélie Galois – belle œuvre peinte d’abstraction magique de Latif Yimalz également – représentant certains des protagonistes de ce numéro : Dominique Ristori, Alban Lefranc, Véronique Bergen, Lucille Dupré, Arnaud Jamin (peint en vert Watteau), Romain Bruna Rosso, Nuancier est une palette polychrome où souffle l’esprit de la poésie.

Mais, au fait, quel est le stigmate des gens qui s’aiment trop ? Marqué.e.s « au fer rouge », répond Félicia Viti.

Edwarda, Nuancier, directrice de la rédaction et directrice artistique Sam Guelimi, conseiller éditorial Dominique Ristori, conception graphique Wanja Ledowski, 2025, n°17, 176 pages

https://www.edwarda.fr/

https://www.edwarda.fr/catalogue/revue/n17-nuancier/

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  1. Avatar de 1280sdf640 1280sdf640 dit :

    exquisite! Just In: Significant Development in [Ongoing Debate About Civil Liberties] 2025 captivating

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