
Seated Nude the Black Hat, 1900, Philip Wilson Steer,
« Les procureurs de tout acabit peuvent bien agiter le chiffon du libre arbitre, m’accuser d’indulgence à l’égard du crime si cela leur chante. Je me félicite de ne pas voir le mal en chacun de mes semblables comme le font certains de mes confrères dont je tairai le nom : la fréquentation des tribunaux leur a noirci le regard autant que la bile. » (Dominique Ristori)
Prenez deux initiales, presque un monogramme, des consonnes seigneuriales imprimées sur un blason – ici un sac à main achetée en 2010 par Sam Guelimi -, faites-en un McGuffin, et demandez à quatre écrivains de talent d’en déplier la logique mystérieuse.
Vous regroupez les textes dans un volume, vous éditez H.B sur papier ivoire, vous offrez à tous des chemins de fiction.
Traduit du japonais, langue qu’il maîtrise à la perfection, Dominique Ristori a écrit, à la façon d’un polar métaphysique antonionien, L’évaporation d’une femme, imaginant un avocat natif de l’Hokkaïdo défendant une tueuse ayant conservé un sac – un Kelly, du nom de la star – portant les initiales de sa victime.
Pourquoi cet acte fou ? Qui est cette femme ? Comment la sauver ? Pourquoi semble-t-elle si impassible à l’idée de l’enfermement ?
« Tandis que je l’écoute, je ne peux m’empêcher de penser à ce phénomène dont la presse ne parle qu’à demi-mots comme de tous les objets qui fâchent, harmonie et consentement obligent ; à ces êtres qui quittent leur foyer un matin pour ne jamais rentrer le soir, abandonnent tout derrière eux à cause d’un échec ou d’une faute professionnelle parce que chez nous la fuite est préférable à la honte, les flammes de l’enfer brûlent dans le regard des autres. »
Oui, fuir les humains suffrages, découvrir maintenant la prose proustienne de Jean-Paul Civeyrac, admirateur du peintre Eugène Boudin (ses vaches, ses ciels, ses paysages marins) et du cinéaste américain Henry King (un essai est en cours de publication).
« Il est quelque bonheur certains matins lorsque semblent vouloir se continuer dans la lumière souffrante de l’hiver les fièvres nocturnes de rêves trop tôt interrompus par ce fléau pudiquement nommé salariat (on connaît, en effet, sa propension à empoisonner à chaque seconde un peu plus ce à quoi une âme non-habituée jamais ne saurait renoncer pour elle-même – je veux parler d’une certaine douceur de vivre – ; et on se demande bien comment il se fait que des idéologues révolutionnaires de bonne volonté et d’exacte analyse n’aient pas encore réussi à faire pâlir dans tous les esprits une telle infâmie ; mais passons). »
La phrase s’enflamme bientôt alors que les fantasmes du narrateur, passager de métro, se fixent sur une voyageuse portant une robe serrée noire, une Anglaise aux boucles rousses, une Reine parmi la valetaille.
Bien sûr, un sac attire l’attention de l’observateur pris de vertiges lascifs.
On entend soudain « Burn the witch », et l’on pense à la Sainte ayant sauvé la royauté française.
Pour Marc Lambron également, ce sac est un Kelly.
Inventant un dialogue continu entre deux personnages sur l’origine des initiales qui y sont inscrites, l’Académicien français fait valser les hypothèses, s’arrêtant sur le H du prénom Talitha, avant que de faire proliférer cette lettre dans un texte vif, alerte comme un air du Swinging London.
Enfin, Mathieu Terence, auteur trop rare – lire Les quatre vies d’un amour (Grasset, 2023) pour comprendre le sous-texte de la nouvelle Le Feu Parle -, invente la légende d’une Harmony Bellamy, morte par incendie, thérapeute mondialement connue ayant créée la méthode de massage « Life Chiropractor ».
Un chroniqueur mène l’enquête pour s’approcher des secrets de cette femme fascinante.
« Le chroniqueur le pense depuis longtemps : le piège dans la vie est de se tromper d’échelle de temps, de durée, car pour devenir, c’est le processus biologique qui doit être observé et non celui de l’instantanéité que le monde technique nous pousse à intégrer. La question du temps d’épanouissement de l’être revient de plus en plus souvent dans le travail de H.B. Il a par exemple appris que ses « séances », d’une demi-heure à ses débuts, étaient passées à deux voire trois heures les derniers temps, débordant ainsi toute idée de standard, un peu à la façon dont Glenn Gould prendra son temps dans les Variations Goldberg, enter leur premier et leur dernier enregistrement. »
La clef est donnée, il faut prendre le temps, et j’ai déjà lu deux fois ce troisième volume de la collection Coup d’œil.
« Le feu s’éteignit comme s’il avait été soufflé par une présence invisible. »
La littérature est un brasier.

Jean-Paul Civeyrac, Marc Lambron, Dominique Ristori et Mathieu Terence, H.B, direction éditoriale Sam Guelimi, conception graphique Joanna Starck, collection Coup d’œil, n°3, Editions Edwarda, 2025, 80 pages – 250 exemplaires numérotés