Ne bougez plus, vous êtes morts, par Joëlle Bolloch, essayiste

Jean Cocteau sur son lit de mort et Vilmos Szesci, 1963, Raymond Voinquel

« Si la photographie s’impose très rapidement, c’est qu’elle vient répondre à des fonctions préexistantes à son apparition, à savoir la solennisation et l’éternisation des temps forts de la vie collective. » (Pierre Bourdieu, Un Art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, 1965)

Choisies dans un corpus européen, essentiellement français, les images de Souriez vous êtes morts, livre pensé par Joëlle Bolloch, témoignent de nos pratiques modernes d’embaumement par la photographie.

Voir tant de morts, des enfants, des personnalités, des anonymes, est troublant, voire quelque peu sacrilège. Pourtant, ces images n’ont pas été volées, elles ont été presque toujours voulues par les proches afin de préserver la mémoire du visage des êtres qu’ils aiment.

Quelqu’un a été, une photographie vous le prouve, c’est un mince cercueil, dont le poids peut être considéré comme le tiers, pour un format 13×15, de la masse totale de l’âme, soit 21 grammes – lire la thèse du médecin Duncan MacDougall (1907).  

La mort frappe, des images flottent, des souvenirs se fixent, se créent et se prolongent, avant que d’être, comme toute chose pour qui n’a pas atteint l’état d’éveil d’un Bouddha, engloutis.

Avant la photographie, portraits peints et masques mortuaires permettaient de conserver l’effigie du mort, généralement prestigieux, ou fortuné.

Quand la photographie est inventée, la mortalité infantile est encore au plus haut, des femmes meurent assez souvent en couche, et les épidémies (choléra…) sont ravageuses.

Comment lutter contre l’engloutissement de qui nous est cher ? Comment transformer la peine ?

La photographie peut remplir cette fonction dans le moment du deuil.

A Paris, on peut appeler Eugène Disdéri, ou aux Etats-Unis Noah North, mais aussi quantité d’autres opérateurs capables d’arriver sur le champ pour immortaliser le défunt.

Il y a des mises en scène, yeux ouverts, corps parfois debout, tout un effort d’illusion pour restituer une impression de vie.

Les maisons s’ouvrent, les daguerréotypistes se précipitent, ce sont des pros – avant qu’une partie toujours plus grande de la population ne se munisse d’appareils de la firme Kodak à la fin des années 1880.

On allonge le corps, un proche le veille, ne bougez plus.

Déçu de ne pas avoir reçu les mêmes honneurs que Daguerre, Hippolyte Bayard, rappelle Joëlle Bolloch, inventeur d’un procédé de photographie directe sur papier, se représente en noyé en 1840.

Hippolyte Bayard, Autoportrait en noyé, 1840

Il n’est pas rare, précise aussi l’essayiste, que l’artisan Kasimir Zgorecki, photographiant la communauté polonaise dans les mines du Nord de la France entre 1924 et 1940, n’aille au contact des petits morts, afin que la famille puisse envoyer aux proches restés au pays le visage des disparus.

Les défunts illustres sont l’objet par la photographie d’un culte collectif. Sont évoqués – et montrés ici sur leur lit de mort – Félix Nadar, Marceline Desbordes-Valmore, Gustave Doré, Victor Hugo, Félicité de Lamennais, Alphonse de Lamartine, Jean-Auguste-Dominique Ingres (par Charles Marville), Alphonse Daudet, Auguste Rodin, Marcel Proust (par Emmanuel Sougez), André Gide, Jean Cocteau, Vassily Kandinsky ; le curé d’Ars, Thérèse de Lisieux (morte à vingt-quatre ans).

La gouvernante de l’auteur du Temps retrouvé, l’incroyable Célestine Albaret, véritable ange, décrit ainsi son patron : « Ce même dimanche, vers deux heures de l’après-midi, à la demande du professeur Robert Proust, le peintre Helleu, que Mr Proust aimait beaucoup et qui, à cette époque, avait dû renoncer à la peinture en raison de sa vue, vint faire une pointe sèche. » Le peintre témoigne : « Oh ! Comme c’est horrible, mais comme il était beau ! Je l’ai fait mort comme un mort. Il n’avait pas mangé depuis cinq mois, sauf du café au lait. Vous ne pouvez pas imaginer comme ce peut être beau, le cadavre d’un homme qui n’a pas mangé depuis ce temps-là ; tout l’inutile a fondu. Ah ! il était beau, une belle barbe noire, drue. Son front, à l’ordinaire fuyant s’était bombé. »

Lorsqu’en 1991, l’écrivain Hervé Guibert photographie et filme la mort au travail sur son propre corps, le choc est réel, alors que la société cherche toujours plus à invisibiliser ce qui la dérange.

En 1986, l’Allemand Rudolf Schäfer photographie les cadavres à la morgue de l’hôpital de la Charité à Berlin-Est.

Son portrait d’une défunte intitulé Inconnue à la morgue est merveilleux.

Cette femme est belle, elle dort, elle n’a pas pu mourir.

Joëlle Bolloch, Souriez vous êtes morts, Photographies post mortem, éditions Fage, 2024, 96 pages

https://www.fage-editions.com/livre/souriez-vous-etes-morts/

https://www.leslibraires.fr/livre/23782996-souriez-vous-etes-morts-photographies-post-mortem-joelle-bolloch-fage-editions?affiliate=intervalle

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