
Wassily Kandinsky, Improvisation 3, 1909, huile sur toile © Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris / Donation de Mme Nina Kandinsky, 1976
« Les premières couleurs à s’être imprimées en moi furent un vert éclatant, du blanc, du rouge carmin, du noir et de l’ocre jaune. Ces impressions surgirent dès ma troisième année. Je voyais ces couleurs sur différents objets qui se dressaient devant mes yeux avec une netteté bien moindre que les couleurs elles-mêmes. »
Peintre génial, théoricien majeur, Wassily Kandinsky est aussi un grand prosateur, c’est-à-dire un poète.
Paraît chez Verdier l’inattendu et superbe Les Marches, récit autobiographique racontant sa vocation de peintre et sa relation à la couleur, son passage de Moscou à Munich où il apprendra son art ayant été décisif.
Publié en allemand à Berlin en 1913, Kandinsky, qui mourut à Neuilly-sur-Seine en 1944, s’est autotraduit vers sa langue maternelle, le russe, pour le faire éditer dans son pays de naissance en 1918.
« Je me souviens que peu avant le départ de mes parents pour l’Italie (où je partis aussi, alors âgé de trois ans), mes grands-parents maternels déménagèrent dans un nouvel appartement. Et je me souviens qu’il était encore absolument vide, c’est-à-dire qu’il n’y avait dedans ni meuble ni personne. Dans la salle de taille moyenne il n’y avait qu’une horloge, absolument seule, accrochée au mur. Je me tenais devant elle, moi aussi absolument seul, et je contemplais son cadran blanc, la rose qui y était peinte et la profondeur de son rouge ponceau. »
Le créateur avec Franz Marc du célèbre groupe d’avant-garde Blaue Reiter a écrit ce texte après Du spirituel dans l’art, pour lequel il fut violemment critiqué.
Tout commence pour le pionnier de l’art dit abstrait par la vision fondatrice des couchers de soleil sur Moscou, qui est en soi un tableau.
« Le soleil fond Moscou en un seul bloc qui sonne comme un tuba et qui étreint l’âme d’une poigne ferme. Non, ce n’est pas l’heure de cette unité rouge qui est la plus belle. Ce n’est que le dernier accord d’une symphonie qui développe dans chaque ton la vie suprême, qui fait résonner tout Moscou comme le fortissimo d’un énorme orchestre. Les immeubles roses, mauves, blancs, bleu sombre ou clair, pistache, rouge feu, les églises – chacune comme un chant séparé -, l’herbe d’un vert rageur, les arbres qui bourdonnent tout bas, ou bien la neige chantant selon mille modes, ou encore l’allegretto des branches et des rameaux nus, l’anneau silencieux, inébranlable, raide, rouge, de la muraille du Kremlin, et au-dessus, dominant tout, tel le cri de triomphe d’un alléluia qui aurait oublié le monde, la silhouette blanche, longue, à la fois élancée et austère, du clocher d’Ivan-le-Grand. »
Parfaitement retranscrite en français, cette joie s’exprime, précise dans une postface brillante la traductrice Catherine Perrel, dans un russe éblouissant.
Kandinsky découvre la vie de chaque chose, l’égale puissance de l’art et de la nature, comme si tout possédait une âme, un mégot, un cendrier, un pan de mur, un bourdon, tout brûlant d’un feu intime.
C’est la naissance de l’art abstrait, de la vibration de la ligne et du point, l’enjeu étant d’opérer sur la toile la rencontre entre la pure extériorité et l’intériorité du regardeur-découvreur en cherchant à remplacer l’objet.
« Je me souviens que le dessin et, un peu plus tard, la peinture m’arrachaient à la réalité, c’est-à-dire qu’ils me transportaient hors du temps et de l’espace, là où je m’oubliais moi-même. (…) Pendant des années je cherchais les moyens de faire entrer le spectateur dans le tableau afin qu’il puisse s’y mouvoir, s’y dissoudre en s’oubliant. »
La découverte de Rembrandt, très présent dans les collections russes, l’émerveille, mais aussi l’art populaire tel qu’il se vit dans la province de Vologda où Kandinsky voyagea seul, avec l’impression de se rendre sur une autre planète.
Symphonie des couleurs, cosmos de la palette, sens de l’élévation des formes, le combat, ou le passage, étant d’ordre spirituel, la beauté se levant du moindre détail.
Il faut aller vers l’illumination.
« L’homme est souvent semblable à un scarabée que l’on tient par le dos : il agite ses petites pattes dans une angoisse muette, s’accroche à la moindre paille qu’on lui présente en croyant obstinément que c’est à elle qu’il devra son salut. Pendant ma période d’ « incroyance », je n’ai cessé de me demander : qui me tient par le dos ? à qui appartient la main qui approche de moi la paille puis la retire ? Ou bien est-ce que je gis sur le dos dans la poussière d’une terre indifférente et que je m’accroche moi-même à toutes les brindilles se trouvant autour de moi ? Combien de fois pourtant n’ai-je senti cette main derrière mon dos, et puis une autre encore, qui se posait sur mes yeux en me plongeant dans une nuit obscure alors que le soleil brillait ! »
Les Marches est un texte en quelque sorte flottant, ne respectant pas forcément l’ordre chronologique des événements, mais des nécessités de souvenir venant comme ils le décident sur la page.
Comme des épiphanies.
Comme des instants de pensée fondamentale allant à la découverte de la langue secrète des choses et des couleurs.

Wassily Kandinsky, Les Marches, traduction du russe et postface par Catherine Perrel, éditions Verdier, 2025, 96 pages – 3000 exemplaires
https://editions-verdier.fr/auteur/wassily-kandinsky/

Wassily Kandinsky, Jaune-rouge-bleu, 1925, Paris ©Musée national d’art moderne-Centre Pompidou
Exposition Kandinsky, La Musique des couleurs, à la Philharmonie de Paris en partenariat avec le Musée national d’art moderne Centre Georges Pompidou, du 15 octobre 2025 au 1er février 2026
https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/exposition/28824-kandinsky