
Couronne, Jean-Michel Basquiat
« Je vous dois deux immenses plaisirs : j’ai lu d’un seul trait, sans pouvoir une seconde m’en détacher « Au château d’Argol », et votre livre m’a laissé sous l’impression d’une communication d’un ordre absolument essentiel. Il a pour moi tous les caractères d’un événement indéfiniment attendu et depuis mon premier contact avec lui je n’ai cessé de lui découvrir des prolongements bouleversants dans la sphère de mon émotion, de réagir à travers lui comme à travers une façon de sentir. Il m’a placé pour la première fois au cœur de mes propres préoccupations, de mes propres désirs : c’est comme su vous faisiez tout à coup resplendir ce que j’aspirais à éclairer d’une faible lueur, et encore à des moments si rares. » (André Breton à Julien Gracq, le 13 mai 1939)
Un profond respect doublé d’une amitié sincère unissait Julien Gracq et André Breton.
Ce dernier admira immédiatement Le château d’Argol (1938) – rôle d’intermédiaire majeur de José Corti – et Le Roi pêcheur (1948), « une merveille », quand son cadet, d’abord intimidé par le prestige et la puissance acquise dans les lettres françaises par l’auteur de Nadja, n’en espérait pas tant.
Leur correspondance (1939-1966) est aujourd’hui publiée dans une édition très précisément annotée par Bernard Vouilloux et Henri Béhar.
Tous deux partagent le goût pour les lieux inscrits sur la carte française de l’ésotérisme, la forêt de Paimpont, le Val sans Retour et la chapelle de Tréhorenteuc pour la geste arthurienne, le château de Montségur, pour la légende cathare.
Outre Paris (Gracq lui préfère son havre de Saint-Florent-le-Vieil) et Nantes (ville de Jacques Vaché), des lieux reviennent fréquemment dans leur échange de lettres, Quimper (Gracq y réside), Lorient (où vivent les parents de Breton), Saint-Cirq-Lapopie (les Breton y achètent un bâtiment médiéval où ils se rendront souvent, notamment l’été).
Bien sûr, les lectures et le milieu littéraire sont évoqués, mais aussi une brouille passagère concernant le refus de Gracq de participer à une campagne de défense de Benjamin Péret, le jeune normalien préférant la littérature dégagée aux actes militants.
Gracq n’est pas entré directement dans l’aventure surréaliste, sa position est périphérique, ce qui l’a probablement protégé des inévitables conflits de groupe.
Il écrit ainsi : « La vérité est que je me suis toujours connu envers le surréalisme, non une obédience que tout en moi refusait, mais seulement, et ce n’est pas peu, une immense dette de reconnaissance. »
Le déversement de la poésie dans la vie courante, voici ce qui lie les deux écrivains hautement sensibles à la dimension poétique de l’existence, tous deux par ailleurs amis avec le mage André Pieyre de Mandiargues, et lecteurs ferveurs des Chants de Maldoror et des Mémoires d’outre-tombe.
Le lundi 8 juin 1947, Breton écrit à son ami cette phrase-pensée magnifique : « Je rêve de liens qui auraient seulement existé dans la chevalerie errante, de certains signes sacrés comme j’ai cru en voir dans l’alphabet des vagabonds… »
Julien Gracq et André Breton ? ensemble et séparément.
Gracq de Breton, qui survivra un peu plus de quarante ans à son aîné : « le seul grand homme que j’ai connu. »
Aube Elléouët-Breton, dite Ecusette de Noireul, est présente dans cette correspondance, telle une fée discrète.
L’époque devient de nouveau – est encore -, irrespirable (terme qu’on retrouve régulièrement dans cette correspondance) : des noms, des œuvres, des mots nous sauvent, les rencontrer, les lire, les savourer, les incarner, doit être notre priorité.

André Breton / Julien Gracq, Correspondance 1939-1966, présentée et éditée par Bernard Vouilloux et annotée en collaboration avec Henri Béhar, Gallimard, 2025, 238 pages
https://www.gallimard.fr/catalogue/correspondance/9782072961229
