Mues de Michel Tournier, écrivain

Michel Tournier dans son jardin de Choiseul

« Je te parlerai plus longuement la prochaine fois d’un nouveau livre que je commence : c’est un nouveau Robinson Crusoé. Je suis surpris qu’un sujet aussi merveilleux n’ait pas été repris plus souvent dans la littérature mondiale – comme par exemple Faust ou Don Juan. » (lettre de Michel Tournier à Hellmut Waller, 28 janvier 1963)

Grand artisan de la réconciliation franco-allemande, notamment sur le plan intellectuel, Michel Tournier eut pour grand ami Hellmut Waller, né comme lui en 1924, et rencontré en 1946 à Tübingen – études universitaires en philosophie pour le Français, et en droit pour son camarade.

Tous deux se sont écrit des lettres pendant cinquante ans, de 1962 à 2012, témoignant de la profondeur de leur relation, Michel Tournier, qui envoyait aussi des cassettes audio parlées, se confiant sur ses tourments et succès littéraires, ses joies et difficultés personnelles.

Michel Tournier disait de lui : « Il est tout pour moi. »

Lisant le volume L’invention de l’écriture reprenant cette riche correspondance, nous assistons progressivement à la naissance d’un écrivain.

Michel Tournier pour Didier Decoin, qui préface cet ouvrage ? « l’auteur des trois romans français les plus stupéfiants de la seconde partie du XXe siècle – Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Le Roi des Aulnes et Les Météores. » 

Il écrit abondamment, voyage beaucoup (en France, à Rome, à Londres, au Maroc, au Sahara, en Islande, en Tunisie, en Allemagne, en Italie, en Grèce, au Canada avec Edouard Boubat…), participe à des colloques, accepte des rencontres, approfondit son être au monde.

Ayant longtemps ambitionné de s’acheter une maison en Bretagne – un terrain sur la côte Nord a été acquis -, puis à Arles, Michel Tournier choisit le presbytère de Choiseul, dans la vallée de Chevreuse, ermitage précieux où il recevra notamment François Mitterrand, qui l’admirait.

Son licenciement des éditions Plon en 1968 sera finalement une chance lui permettant de disposer du temps nécessaire à l’élaboration de son grand œuvre.

A propos de la naissance de Vendredi (lettre du 9 mars 1963) : « C’est pour moi une expérience très nouvelle 1. d’écrire quelque hose que je destine d’emblée à l’édition (mes tiroirs sont pleins de manuscrits que je ne montrerai jamais à aucun éditeur) ; 2. de savoir tellement bien ce que je vais écrire qu’il me semble que trois mois de vacances suffiraient à « recopier » ce qui est tout écrit déjà dans ma tête. »

Discipline de l’écriture : deux heures par jour, au moins, sinon rien.

Les confidences d’ordre psychologique alternent avec les propos concernant la construction et réception de ses livres.

19 octobre 1963 : « Mon été a été fiévreux et remuant malgré le temps maussade. Il me semblait vaguement que c’était ma dernière belle saison et qu’il convenait d’en arracher les plus grandes joies possibles. Si je meurs au cours de l’hiver, tu pourras considérer cela comme un cas d’étonnante prémonition. »

Passionné de photographie (voir le héros du Roi des Aulnes), Michel Tournier, qui aime utiliser un Hasselblad, fait notamment la connaissance de William Klein, sur qui il projette de réaliser une émission de télévision (il a conçu le format de la série de portraits intitulée Chambre Noire): « Extérieurement, c’est un jeune Américain athlétique et juvénile, fier de sa réussite et de tout l’argent qu’il gagne. Et au bout d’une heure de conversation, on s’aperçoit qu’il y a une subtile ressemblance entre son visage et celui de Chagall, et il vous explique que seul le côté « ghetto » l’a retenu dans les grandes villes qu’il a photographiées (livres sur New York, Rome et Tokyo), le chaud grouillement des quartiers repliés sur eux-mêmes et l’absurde et noire gaieté qui y règne. » (5 décembre 1964)

A Arles, Lucien Clergue le traite « comme un frère ».

Oignon, Denis Brihat

Il rencontre chez lui,  à Bonnieux, dans le Lubéron, Denis Brihat : « Ce qu’il fait est de très grande classe. Quelle leçon pour moi qui me prends pour un solitaire : J’ai eu la naïveté de lui parler de ma vie, et j’ai tout de suite vu qu’il me classait dans les catégories des incorrigibles mondains… » (30 mai 1966) (lire aussi son long éloge dans une lettre de décembre 1983)

Bill Brandt : « C’est un grand étudiant vieilli, rieur et timide, fragile et que sa femme entoure de soins jaloux. Ils sont tous les deux infiniment sympathiques. Il avait une valise de photographies tirées par ses soins – il fait tous ses tirages lui-même – d’une beauté incomparable, surtout les paysages. On a l’impression qu’à force de pousser le réalisme jusqu’à sa plus extrême noirceur on débouche sur un lyrisme tout proche de la joie la plus pure. » (11 décembre 1966)

Il obtient en 1967 le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Vendredi, et prédit qu’il aura dans trois ans le Goncourt avec Le Roi des Aulnes, ce qui effectivement se produira.  

Michel Tournier est devenu un écrivain qui compte, l’argent n’est plus un problème, on lui propose de rejoindre le jury du Goncourt.

Difficultés dans l’écriture des Météores – qu’Helmutt traduira en allemand -, et beauté rare du jardin de Choiseul.                                                                                                                        

« Le métier d’écrivain exige un estomac à toute épreuve… » (18 septembre 1974)

Les textes s’enchaînent (La Goutte d’or, Pierrot ou les secrets de la nuit, Gaspard, Melchior & Balthazar, Gilles & Jeanne, Le Médianoche amoureux, Le Vent Paraclet…).

Mais, s’interroge-t-il, pourquoi Dieu a-t-il interdit à Moïse d’entrer au pays de Canaan ?

Pourquoi ne parvient-on jamais, ou si peu, au pays de nos rêves ?

Dernière lettre datée du 19 septembre 2012 reproduite dans ce volume : « Merci pour ces photos, cher Hellmut. Mais je ne m’aime pas. Narcisse amer… Affection. »

Michel Tournier, L’invention de l’écriture par lui-même, Lettres écrites à Hellmut Waller 1962-2012, préface de Didier Decoin, édition établie, présentée et annotée par Arlette Bouloumié, Gallimard, 2024, 220 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/l-invention-de-l-ecrivain-par-lui-meme/9782073052452

https://www.leslibraires.fr/livre/23795482-l-invention-de-l-ecrivain-par-lui-meme-lettres-ecrites-a-hellmut-waller-1962-2012-michel-tournier-gallimard?affiliate=intervalle

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