
©Anders Petersen
Composé de nombre d’images inédites, Early Portraits, d’Anders Petersen, publié en Suède par les éditions Journal, est un livre superbe et émouvant.
Les visages sont présents, protégés par le grain et les nuances de gris de la chimie argentique traversant le temps, mais ils témoignent d’une autre époque.
On peut les regarder avec nostalgie, ou simplement s’enchanter de ce qui a existé, dégagé de l’emprise de la société du spectacle et du formatage des représentations.

©Anders Petersen
Réalisés entre 1967 et 1970, à Gênes, Paris, Stockholm et Hambourg, notamment au fameux Cafe Lehmitz, les portraits exposés ici peuvent être regardés longuement, en nous interrogeant sur la situation de prise de vue, l’angle de vision, et la relation créées une fraction de seconde avec la personne rencontrée.
Certains observent leur observateur, d’autres ne le remarquent pas, et d’autres encore s’en fichent.
« Photographe humain, intelligent, pertinent et très bon cadreur » (Stéphane Duroy), Anders Petersen est aussi, presque malgré lui, un artiste politique, qui accorde à ceux qu’on ne considère généralement que peu une attention particulière.

©Anders Petersen
Ce sont des ouvriers, de simples passants, des relégués, des réprouvés, des révoltés.
Des enfants, des copains, des amoureux, des danseurs, des solitaires.
Petersen perçoit en chacun la part d’irréductible, regardant chaque personne non comme un être différent, mais comme un autre lui-même.
Des sujets, non des objets.
Une logique de la non-séparation, une pensée de l’unité.

©Anders Petersen
La fraternité est palpable, le besoin de contact, la violence subie à expulser.
Un oiseau s’envole, c’est l’âme d’un sans-abri tombé dans la rue.
Une femme retire son soutien-gorge, des enivrés font les fous,
Natures mortes, morts-vivants, nature sauvage.
Refuser la domestication, repousser les servages, chercher en soi les points de liberté, même s’il faut prendre de rudes coups.

©Anders Petersen
Besoin de l’autre, besoin de réconfort, le lien est une nourriture existentielle.
On discute, on perd ses dents, on joue au fier-à-bras, on laisse la nuit pleurer.
Drague, flirts, prostitutions.
Misère, recherches identitaires et sexuelles, abandon, rage.
Présence diffuse d’une guerre interminable, joie des corps, comédie humaine.
Le travail d’Anders Petersen touche parce qu’il ne juge pas ceux qui chutent, parce qu’il regarde frontalement, parce qu’il valse avec la mort à chaque instant.

©Anders Petersen
Lèche-moi la lèvre, mon amour, je suis un reptilien.
Embrasse-moi encore.
Sers-moi un autre verre.
Passe-moi une clope.

©Anders Petersen
Dans un bar, dans la rue, dans un bus, dans une chambre, dans les palais dévastés de la mélancolie.
Jouons encore un peu ensemble, nous mourrons ce soir.

Anders Petersen, Early Portraits, texte Gerry Badger, editing Anders Petersen, Gösta Flemming, sequencing Anders Petersen, Gösta Flemming, Nikko Knösch, final art Johan Lindberg, image editing Nikko Knösch, Journal Photobooks (Stockholm, Suède), 2025, 172 pages

©Anders Petersen
https://journal-photobooks.com/products/anders-petersen-early-portraits