
Ian Curtis
« Nous ne sommes pas seulement dans les chiottes de curateurs-artistes qu’il faudrait crucifier. Nous sommes en 2027 au cœur de la capitale. »
Chez John Jefferson Selve, l’espère humaine arrivée à son stade cybernétique terminal – selfie depuis les toilettes de sous-sol d’une cave où l’on danse -, est blessée à mort, droguée, encore un peu révoltée.
Que restent-ils aux derniers des vivants ?
L’énergétique de la langue, les épiphanies sexuelles, la cocaïne, la fraternité dans le nihilisme.
Après Meta Carpenter (Editions Grasset, 2022) – meta, mot proche du signifiant morte en hébreu -, John Jefferson Selve poursuit son portrait d’une époque à travers un trio de personnages prenant la parole à tour de rôle (Saul, son amie Anthea, la drogue elle-même), tout en approfondissant son propre portrait d’enfant prématuré survivant (mère morte d’overdose), de pornographe portant lunettes de soleil en toutes occasions, d’écrivain paré de costumes de marque (politesse des élus) se heurtant contre le mur de la société et d’une reconnaissance déniée aux bâtards (il est métis).
Se déroulant la veille et le jour même de l’élection présidentielle de 2027, où l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite paraît une évidence, John Jefferson Selve en appelle dès son exergue à Ezéchiel, à Christophe Tarkos et à Nick Cave, soit l’alliance entre le spirituel, la poésie et le rock.
Hanté par la mort d’un enfant de dix ans vendant de la drogue aux bourgeois parisiens, La matière humaine s’écrit dans une dimension de cruauté carnavalesque omniprésente, et de fièvre d’avant-suicide.
Les différentes polices morales nous détruisent, prenons-les de court, par la profondeur de solitude que convoque l’écriture.
Paris, « putain de cité en toc », meurt de sa propre obscénité en se noyant dans des miroirs vides remplis de poudre blanche.
Chez John Jefferson Selve, la phrase est une attaque, une rage, la voix d’un petit garçon abandonné ayant lu pour ne pas mourir trop tôt la Bible, Melville et Faulkner.
Saul le bègue, comme Moïse, est un roi déchu qui deale, voici ce que l’époque ubérisée fait à qui ne veut pas céder sur le privilège de sa liberté, ou de sa colère retournée en larmes corrosives.
« Depuis des mois, j’infuse les AVC, les embolies pulmonaires, les chutes par la fenêtre, les suicides au ralenti et les baises honteuses. J’ai ma part dans tout ça. je facilite l’abandon d’une jeunesse qui s’aimerait, comme ses aînés, éternelle, alors qu’elle se sait sans horizon. Je suis devenu un dealer par aigreur, pour me complaire dans la fange de ceux qui ne peuvent s’élever. »
L’addiction est devenue la loi de l’espèce humaine – portable, porno, coke, kéta, 3M, ennui – dans une époque défoncée.
Comment sortir de l’égout ?
Comment quitter le sous-sol ?
Comment s’extraire du cimetière ?
John Jefferson Selve, Narcisse inquiet, aime les formules-mantra, les phrases définitives, les sentences uppercut.
« Mes mots ont toujours été en déshérence. En permanence je parle à des femmes fantômes. Ça fait des décennies que ça dure. Je parle seul. » / « Je suis né, non pas sacrifié, mais sacrificateur. » / « La société est une immense conjuration pour éviter la parole. »
La matière humaine ne cherche pas la story, mais dérive, autobiographiquement, de rebonds en rebonds, d’associations en associations, comme dans un état de stupeur lucide.
Anthea, qui aime les filles et la jouissance aveugle, c’est la rencontre de Charles Bukowski et de Simone Weil sur une table de dissection où Sartre et Bataille se roulent des pelles.
Noir maléfique, noir lumière, kata-kéta-strophe-extase.
« Anthea, dit la poudre, tu me prends pour grésiller, pour que tes cuisses se serrent, que tes muscles se contractent selon une grammaire invisible. Ethologie des pulsions. Caresse des peaux. Sphinge à la recherche de femmes qui t’extraient de ton corps. Seule ta colonne reliée au centre de la Terre en fusion existe. Ta chaleur inonde ce qu’il faudra savoir éteindre à temps. Chaque corps que tu lèches te le racontes. Chaque seconde où tu t’appliques à ça, comme une chatte à sa toilette, est une éternité sans colère. Tu t’appliques. Consciencieuse et absente. Et toi, Saul, tu n’es jamais loin. Vous vous êtes trouvés. »
Saul va peut-être perdre la vue, nerfs optiques ravagés, mais, au fond, la lumière l’a toujours blessé.
« Mes obsessions sexuelles, confie-t-il, sont mon bien le plus précieux. J’espère ne jamais les perdre. Mais elles ne suffisent plus à porter le poids de mon effondrement. »
Texto d’Anthea : « Ma langue cherchant à s’enfoncer au plus profond de ton cul démolit mes pensées. »
Les soirées s’enchaînent, on fait passer des billets de vingt euros, le vice n’est pas cher.
Saul : « Lire. Remplir. Se faire remplir. Ecrire. Cracher. Avaler. S’attacher pour ne pas tomber. S’examiner. Le corps matière comme une délivrance. Avec la tête au ciel et les mots qui se fracassent. »
La matière humaine, ou quand l’ami de Jean-Jacques Schuhl demande à la poussière des mots un ultime souffle d’espoir.
La blanche, encore : « J’aimerais vous dire sans condescendance que la littérature est avant tout une affaire de sauvagerie parce que le mot doit être à sa place et la mort dans son viseur. »

John Jefferson Selve, La matière humaine, collection Aventures (Yannick Haenel), Gallimard, 2026, 164 pages
https://www.gallimard.fr/catalogue/la-matiere-humaine/9782073139085

https://www.grasset.fr/livre/meta-carpenter-9782246828945/


Saul et David, 1660, Rembrandt