
« Une présence n’est pas un être-posé-là. Ce n’est pas non plus une essence, ni un genre ni un rôle. Une présence se présente. Elle vient ou s’en va. Elle paraît et disparaît. Elle se montre et se retire. Elle n’est pas donnée à portée de main ni même à portée de vue. Elle ne se présente qu’au regard qui la discerne, qui l’accueille et qui l’invite en même temps. » (Jean-Luc Nancy)
Qui regarde encore les enfants ?
Qui les peint ? Qui les photographie ? Qui les montre dans toute leur singularité ?
Qui prend le temps ?
De grande beauté, Karine, de Robert Cahen, est un film de 1976 en 16 mm noir et blanc, mais c’est aussi un ensemble de photogrammes publiés par les désormais défuntes éditions liégeoises Yellow Now (Guy Jungblut) en 2019.
Il s’agit d’un ensemble de portraits d’une enfant, de sa naissance à ses six ans.

©Robert Cahen
Pionnier français de l’art vidéo, très sensible à la notion de composition, Robert Cahen observe la transformation d’un visage et la façon dont un petit être se tient dans le monde.
Karine est un livre d’apparitions, chaque image pouvant être considérée comme une épiphanie.
Nous sommes avant l’âge de raison, avant que tout devienne compliqué, peut-être.
L’image est précaire, mais l’enfant est solide, qui persiste dans le regard du spectateur/lecteur au-delà du voile de la pellicule.
Il y a des réitérations, des impressions de saccades, une variation dans l’éternel retour du même en sa mutabilité.
Une mère regarde son nouveau-né, le contact par les yeux et le toucher est une nourriture essentielle, qui fonde.
Premiers babillements, premières superpositions d’images : d’où vient-on vraiment ? De quel tremblement du temps ? De quel au-delà ?
Tenir la base de la tête, rassurer, confirmer, protéger : c’est cela un parent.

©Robert Cahen
Karine découvre tout, yeux noirs ronds comme des billes.
Emerveillement du réalisateur-photographe, joie de l’enfant devenant peu à peu une petite fille.
La vie pousse en soi, comme les cheveux de la jeunesse.
Karine fonctionne par séquence d’images, diptyques, triptyques, quadriptyques, jusqu’au vertige.
Esprit de Chris Marker es-tu là ? Probablement.
C’est le souffle des avant-gardes rencontrant l’éternel éphémère en sa puissance de surrection.
Marcher, se dresser, jouer.
Karine est plus qu’un livre-film, c’est un acte sacré, une déclaration d’amour, un acte propitiatoire.

©Robert Cahen
Mais c’est aussi un texte, placé en préface, du philosophe Jean-Luc Nancy, dont on sait le tact, et l’art de musiquer ses pensées.
« L’image, écrit-il, est chaque fois sa propre apparition et sa disparition. Celui qui fait des images sait qu’il se dispose à faire paraître cela qui aura disparu. Celui qui fait image et film d’images plus anciennes – dont il souligne l’ancienneté par l’enfance du sujet, par des vues d’anniversaire et de jeu, enfin par le grain des photos et l’usure des pellicules de film – celui-là souligne la disparition de ces apparitions. »
On devient peut-être filmeur, selon le beau mot d’Alain Cavalier, pour souligner la puissance et la fragilité de toute chose.

Robert Cahen, Karine, texte Jean-Luc Nancy, édition Guy Jungblut, Yellow Now (Liège), 2019

©Robert Cahen
https://www.yellownow.be/post/____i-244

©Robert Cahen
Karine, film de Robert Cahen, montage Juliette Bort, animation Claude Rubon, bande sonore Robert Cahen/Michel Chion, production INA, 1976 – 8 min 19 sec