
Dessin de Léona Delcourt-Nadja-Mélusine
« André, J’ai perdu. C’était prévu, n’est-ce pas… d’après vous ! et ce n’est pas tout. La fatalité veut que ça aille au plus mal. J’ai été mise à la porte de mon hôtel ce matin… parce que je suis pauvre… » (lettre de Nadja à André Breton, 23 décembre 1926)
C’est un livre exceptionnel, à bien des égards bouleversant, permettant d’entendre dans son ampleur et son cri déchirant une oubliée transformée en mythe littéraire : les lettres retrouvées de Nadja à André Breton – lire la préface pour la genèse de cette découverte -, accompagnées de ses dessins ingénieux et profonds.
Il s’agit d’un amour fou prenant place au centre de la geste surréaliste, entre un homme ambitieux, puissant, génial, et la femme qu’il rencontra par hasard à Paris, admirative et ne craignant pas de s’abandonner totalement, avant que de sombrer dans la folie et de mourir à l’asile de Bailleul en 1941.
La liaison entre Léona Delcourt – qui se surnommait Nadja – et André Breton fut brève, du 3 au 13 octobre 1926, mais sa portée fut considérable pour la littérature.
Fille-mère, Nadja – première lettre d’un mot russe signifiant espérance – vivait dans le dénuement, aux franges de la prostitution, mais son esprit bouillonnait d’intelligence aiguë, et son cœur était vaste.
Les mots qu’elle adresse d’octobre 1926 à mars 1927 à un amoureux qui finira par l’éconduire – non sans culpabilité – sont superbes, tout pourrait être recopié.
Une femme aime de tout son être, ne triche pas, ne dévie pas, amour peut-être effrayant pour un homme se contrôlant.
22 octobre 1926 : « André. Je t’aime. Pourquoi, dis, pourquoi m’as-tu pris mes yeux ? »
10 novembre : « Homme de pierre, Comprends-moi »
23 novembre : « Ton joli regard me surprend. J’irai chercher le ciel dans un élan et ta lèvre chérie sucera ma vie. Mais qu’ai-je donc dans ma gorge serrée. Il me reste des sanglots et mes dents mâchent des baisers. »
30 décembre : « Ne connais-tu vraiment un endroit où je serais bien, pour penser très tendrement à mon grand rêve, où je pourrai enlacer quelque chose de plus vrai dans l’infini de mon âge d’or ? (je t’aime) »
31 janvier 1927 : « Est-ce que je pouvais prévoir que tout sombrerait ainsi tout à coup… alors que je n’ai rien fait, alors que j’étais devenue ton esclave et que je suis prête à tout pour toi, que [je] défendrai de tout mon attachement – si tu voulais encore -, mon André, suis-je encore trop indigne ? »
11 février : « Toujours je resterai naturelle. J’ai horreur du masque. Je n’ai même pas l’insolence de me parfaire. Mes aptitudes de compréhension se bornent à des impressions, à ma sensibilité. Si la force m’a manqué, c’est que je suis femme avant tout, et que j’avais confiance. »
L’édition scientifique de ses lettres et dessins par Olivier Wagner – qui signe un texte présentatif de près de cinquante pages – pour Gallimard est remarquable, n’enfermant pas Nadja dans son tragique destin, mais lui redonnant toute sa dignité de femme passionnée et malheureuse.
En 1928, André Breton publie Nadja, alors que l’être qui l’aimait est interné – la belle âme n’a probablement jamais connu l’existence du livre qu’elle a inspiré.
La dissimilitude des sentiments quand ils sont si intenses est particulièrement cruelle.
Elle lui écrivait le 25 février 1927 : « J’ai confiance en l’image qui me fermera les yeux. »

Nadja, Lettres à André Breton, suivi d’autres textes et d’un choix de dessins, édition établie par Olivier Wagner, Gallimard, 2026, 176 pages
Exposition des lettres et dessins de Nadja à la galerie Gallimard (rue de l’Université, Paris), avec la participation de la BnF e de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet du 4 septembre au 3 octobre 2026
https://www.gallimard.fr/catalogue/lettres-a-andre-breton/9782073166289
Nadja est au programme de l’agrégation de lettres
A lire, notamment :
- Léona héroïne du surréalisme, de la Néerlandaise Hester Albach, Actes Sud, 2009
- Moi, Nadja, de Martine Chapin, Editions Portaparole (Arles), 2022 – livre présenté dans L’Intervalle le 30 septembre 2022