
Jacques Henri Lartigue
« Lorsqu’il m’advient de convoquer mes premiers souvenirs tennistiques, j’entrevois tout d’abord un parc descendant en terrasses successives jusqu’à la Seine et planté de grands arbres entourant des bassins emplis de nénuphars – c’était le club, très huppé, de la Banque d’Indochine, installé dans le parc d’un ancien château et dont mon grand-père Joseph était le gardien et restaurateur. »
Souvenirs d’un enfant de la balle, de Denis Grozdanovitch, que publient les éditions La Pionnière, est un récit aussi superbe que surprenant, porté par une langue riche, malicieuse, mouvante, finement adressée.
« Comme mon père avait épousé l’une des filles de Joseph, et quand bien même nous n’appartenions nullement à cette classe grande bourgeoise qui se réunissait là chaque fin de semaine (mes parents étaient tous deux des artistes vivant chichement et nous avions échoué dans une des premières cités HLM), nous étions admis à être membres de club haut de gamme par pur paternalisme. »
Il est question dans cet ouvrage élégamment édité des jeunes années de l’écrivain, qui fut l’un des plus grands espoirs du tennis français, avant que de refuser d’entrer plus avant dans le domaine asphyxiant et impitoyable de la compétition de haut niveau, passée de l’élégance du geste et d’une éthique du comportement à la férocité du calcul des points.
Il s’agit aussi de l’éloge d’un sport tant aimé, et de son aïeule, la courte paume.
Les souvenirs défilent, notamment la rencontre de René Lacoste – et des Mousquetaires Henri Cochet et Jean Borotra -, qui l’adoube, lui transmettant la passion de la fameuse raquette métallique révolutionnaire qu’il avait inventée ; celle de Jacques Tati venu l’observer sur un court – Denis en pinçait pour sa fille, Sophie -, imitant par la suite, dans un souci de test comique, les gestes du joueur ; et, moment de rêve, un entraînement avec Ken Rosewall, alors n’°1 mondial.
Moment de grâce aussi, au Country Club de Monte-Carlo, le plus beau club de tennis du monde : « J’ai d’ailleurs souvent rapproché ce moment des séquences de bonheur syntaxique au cours desquelles, en écrivant un texte, on sent que l’on est hanté par une mystérieuse instance qui vous dicte littéralement les mots. / Dés le début du tournoi B (celui des « moins de 23 ans », qui réunissait plusieurs gloires du tennis des années à venir), j’ai senti – et cela, dès l’échauffement – que j’avais été investi de l’intérieur par une entité jumelle et que c’était elle qui, en quelque sorte, me robotisait. Il me suffisait de me laisser guider dans tous mes gestes par cette « présence » et mes coups s’enchaînaient d’eux-mêmes, comme si j’avais fait corps avec ma raquette, la balle, le court, mon adversaire, et que je jouais effectivement comme en rêve. »
Cette entrée dans la zone est fascinante, on est dans le domaine de ce que Jean-François Billeter méditant Tchouang-Tseu appelle le registre supérieur, soit une automaticité parfaite, un lâcher-prise sublime permettant le miracle.
Homère invoque la Muse au début de son épopée, les grands sportifs appellent leur double, afin que s’opère une sorte de danse magique ou transe – par exemple, la fameuse Kagura Mai en aïkido (lire les ouvrages de Bruno Traversi sur le sujet).
L’histoire de la courte paume, qui naquit dans la cour des cloîtres des monastères, est aussi esquissée dans cet ouvrage enthousiasmant, sport perdurant dans quelques lieux sélects en France (Paris, Bordeaux, château de Fontainebleau), Londres, Australie, Etats-Unis.
On y apprend l’origine d’expressions et mots liés à cette pratique, « épater la galerie », « rester sur le carreau », « tripot ».
Denis Grozdanovitch écrit comme on jouait autrefois au tennis, avec fair-play, art de la juste distance, mots d’humour,un rien d’anarchie.
L’art du toucher, comme avec une raquette Lacoste.

Denis Grozdanovitch, Souvenirs d’un enfant de la balle, Editions La Pionnière, 44 pages
https://www.lapionniere.com/livres/souvenirs-dun-enfant-de-la-balle-de-denis-grozdanovitch
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©Giasco Bertoli
https://www.giascobertoli.com/

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