Par la grâce de l’art, une assomption familiale selon Foucauld Duchange, écrivain

Valentine le soir, 1970-1986, Eugène Leroy

« Quand le musée d’Art moderne de Paris avait annoncé une rétrospective de l’œuvre d’Eugène Leroy, j’avais ressenti cette forme d’inquiétude que l’on éprouve lorsqu’un tiers vient se mêler de nos affaires intimes. Pourtant, je n’étais pas apparenté au peintre et si j’étais sensible à l’art, je n’avais rien d’un spécialiste. Eugène Leroy, c’était autre chose : c’était le goût de ma famille. (…) Chez nous, puisque la demeure de mes grands-parents restait pour moi le noyau de notre cellule familiale, les toiles d’Eugène Leroy se voyaient aux murs comme le nez au milieu de la figure. »

Passé sous les radars critiques, La Vierge jaune, de Foucauld Duchange, que publie Yannick Haenel dans la collection Aventures, est pourtant un livre de qualité.

Il y est question du peintre Eugène Leroy, qui vivait à Wasquehal (Hauts-de-France), de destinée personnelle de l’auteur, et d’une grande famille de notaires collectionneurs d’art de Roubaix faisant songer, par la description des liens intergénérationnels à la fois précis et elliptiques aux phrases visuelles d’Arnaud Desplechin.

La Vierge jaune est un roman familial, plein de drôlerie, mais, plus que cela, c’est une interrogation profonde sur la capacité de l’art – peinture/écriture – à mettre en forme nos mystères intimes.

Le grand-père est central, appelé le Camarade, qui rencontra Eugène Leroy au collège, artiste n’ayant eu de cesse de faire de sa peinture, par l’épaisseur modelée de sa matière, un corps vivant, incarnant l’énigme du Christ et des personnages bibliques/mythologiques, mais aussi son épouse Valentine, puis la compagne de ses quinze dernières années, Marina Bourdoncle, ainsi que les paysages du Nord (voir un très bel ensemble de ses œuvres au musée des Beaux-arts de Tourcoing).     

Foucauld Duchange, ou disons son narrateur, se confie : « J’étais arrivé à Roubaix, après le décès de ma mère, victime d’une rupture d’anévrisme alors qu’elle était enceinte de mon petit frère. Je n’ai jamais posé de questions sur ces quelques jours qui durent en terrifier plus d’un par leur soudaineté, leur injustice et l’effroi qui s’abattait lorsqu’on pensait à cette morte de vingt-cinq ans, ce veuf de vingt-huit et ces deux oisillons de quatorze mois et quelques heures à peine. »

Elevé par leur grand-mère, et un grand-père prenant la position armurée du patriarche entouré de ses Leroy-Dodeigne-Bissière, les deux enfants vécurent sans maman, mais sous la triple influence de leurs aïeux, de la puissance de l’art et d’un jardin-royaume de cinq mille mètres carrés non loin du parc Barbieux.

« On m’avait arraché du Paradis maternel avant que je puisse en avoir le souvenir et ce dont j’avais envie, c’était probablement que l’on me laisse tranquille sur mon cheval ou ma moto. »

La Vierge jaune est ainsi le récit émouvant – sans pathos – de la construction d’une petite enfance – ses rites de passage -, et des épisodes marquants d’une jeune vie d’adulte, l’auteur de ce livre autobiographique travaillant avant tout comme concepteur en communication visuelle.

« Du graphisme, j’étais venu à l’écriture parce que les phrases venaient à moi, et je ne voulais pas les laisser disparaître. C’était le goût de la formule, qui était le pendant des identités visuelles que l’on m’avait enseigné à concevoir. (…) A la rigueur, j’étais un gardien de phare, une vigie du temps long qui tenait le journal de bord, coûte que coûte, par grand vent ou mer d’huile, les jours de fête comme de deuil. Et si nous courions tous au naufrage, du moins resterait-il le récit qui permettrait de l’expliquer à ceux qui découvriraient l’épave. »

L’auteur s’engage dans le catholicisme, prend soin de sa compagne, ne quittant pas le chemin de l’écriture malgré les obligations sociales dévorantes.

Mais, se demande-t-il, une paternité est-elle envisageable ?

Il se pourrait bien – lire le chapitre conclusif de ce beau livre – qu’un tableau de grande dimension d’Eugène Leroy apporte une réponse décisive, en rendant présente l’absence.

Comme on fait une prière.    

Foucauld Duchange, La Vierge jaune, collection Aventures (Yannick Haenel), Gallimard, 2026, 162 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/la-vierge-jaune/9782073147943

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