
Tombeau de Ma El Aïnin et de son épouse, Tiznit, Maroc
Par ses contacts avec des écrivains du monde entier, notamment des anciens empires coloniaux, J.M.G. Le Clézio est un formidable passeur de noms, d’œuvres, d’imaginaires.
Faisant l’éloge de la multiplicité des appartenances, l’essai de nature autobiographique composé de courts chapitres Identité nomade est à sa façon un livre engagé, contre le réductionnisme identitaire, les pensées cloisonnées, les frontières barbelées.
Il est question ici de métissage, d’interculturalités, d’échanges.
Né pendant la guerre, à Nice – plages interdites, territoire miné -, n’ayant rencontré son père médecin de brousse au Nigéria qu’à l’âge de huit ans (lire L’Africain, Mercure de France, 2004), l’écrivain est mauricien des deux côtés de sa famille, avec des ascendances bretonnes.
Contrairement aux images convenues, l’Afrique apparut pour le petit garçon sortant de la guerre et de la famine comme une terre d’abondance et de liberté : « Nous avons quitté ce monde pour naviguer vers un pays où nous pouvions aller pieds nus, courir dans la forêt, dans la savane, où nous pouvions découvrir la vie, les insectes, les serpents, les scorpions, et de temps en temps un singe, un babouin qui passait non loin ; c’était tout à fait enivrant. Ce n’était pas une liberté fade, c’était une vraie liberté. »
Bonheur des odeurs d’arachide à Dakar, malheur du pétrole découvert au Nigéria entraînant des conflits armés et une destruction de l’écosystème naturel – guerre du Biafra contre les Ibos et les Yorubas, défendus chacun par des grandes puissances occidentales antagonistes.
Plus tard, en France, c’est dans l’écriture que J.M.G. Le Clézio trouvera sa liberté, inventant des histoires et des personnages alors que régnaient en maîtres les ténors du Nouveau Roman.
On connaît la passion du prix Nobel de littérature 2008 pour le Mexique, et l’on découvre ici celle pour le Maroc comme terre de magie, d’enchantement, de spiritualité et de résistance – beau portrait de Ma El Aïnin, enterré à Tiznit, qui luttait contre la colonisation espagnole et française.
« Au Maroc, c’est très évident, il y a une dimension magique. On le sent à chaque instant. Il y a des lieux magiques, des arbres magiques, il y a des rivières magiques. La personne que j’ai épousée [originaire du Sahara] descend non pas d’un magicien mais d’un grand sage, grand saint de l’histoire marocaine, Sidi Ahmed Laâroussi. »
Le Clézio croit en une littérature d’éveil et de rencontres, d’élucidation et de mystère.
Les auteurs qu’il cite à foison sont des éclaireurs : Ken Saro-Wiwa (Sozaboy), Stevenson (Kidnapped), Salinger (For Esme with Love and Squalor), Wilde (Ballade de la geôle de Reading), Dagerman (Automne allemand), mais aussi Goethe, Khayyam, Rûmî, Ryokan, Steinbeck, Erskine Caldwell, Camus, Sartre, Hwang Sok-yong (Monsieur Han, La Route de Sampo), Lee Seung-u (La Vie rêvée des plantes), Lao She, Bi Feiyu, Mo Yan, Anna Moï, Juan Rulfo, Fanon, Césaire, Glissant, Maryse Condé, Déwé Gorodé, Marcel Cabon, Alan Paton (Cry the Beloved Country), J.M. Coetzee, Ahmadou Kourouma, Abdourahan Waberi, Driss Chraïbi, Lounès Matoub, Mohammed Khaïr-Eddine, Mohammed Dib, Sami Tchak (Al Capone le Malien), Yahia Belaskri (Le Silence des dieux), Driss Jaydane (Moïse de Casa), Jae Yang-Min (Femmes)…
En Tunisie, en Algérie, au Sénégal, au Mozambique, en Afrique du Sud, les femmes écrivent, racontent leur version des choses.
Elles s’appellent Fawzia Zouari, Aminata Sow Fall, Chimamanda Ngozi Adichie, Léonora Miano, Awa Thiam, Mariama Bâ, Assia Djebar, Salima Senini, Paulina Chiziane, Charity Waciuma, Grace Ogot, Ananda Devi, Priya Hein, Gisèle Pineau, Edwidge Danticat, Suzanne Roussi-Césaire, Nélida Pinon…
« Ce que dit cette nouvelle littérature de témoignage, de combat, de revendications, concerne toute notre humanité, quels que soient le sexe, l’origine, la religion, la couleur de peau de celles et ceux qui l’inventent. »
La littérature peut être un formidable laboratoire du vivre ensemble, un échange des héritages culturels, une connaissance et reconnaissance de l’autre.
En se décalant de l’Europe et de la France hexagonale, parfois recroquevillée sur des préoccupations narcissiques, J.M.G. Le Clézio retrouve un monde désirable, plein d’élan et d’allant, où l’art du langage est l’un des marqueurs de la plus haute humanité.

J.M.G. Le Clézio, Identité nomade, Folio, 2026, 144 pages
https://www.folio-lesite.fr/catalogue/identite-nomade/9782073073204