Le livre des passages, par Grégory Dargent, photographe

©Grégory Dargent

« Ce livre est une traversée. Celle de la Méditerranée, celle du Styx, celle d’Orphée et celle de ma vie. »

Soleil d’hiver, de Grégory Dargent, est un livre de deuil et de mélancolie.

Un livre de passage et de frontières fermées.

Une façon, tremblante et décidée, d’aller vers le mystère de l’autre, de soi.

©Grégory Dargent

Il faut lire attentivement les mots qu’écrit l’auteur à propos d’un père chassé durant la Guerre d’Indépendance de son Algérie natale, ayant fait carrière comme militaire dans les Forces Françaises en Allemagne, pays où il a rencontré son épouse, décédée en janvier 2019, alors que leur fils composait H, œuvre – photographie et musique – consacrée à la présence française dans le Sahara liée aux essais concernant la bombe atomique.

Soleil d’hiver est une urne transportant des cendres, ballottée par les flots méditerranéens.

A sa façon, l’appareil de vision contenant une pellicule est une sorte de cénotaphe portatif.

Aussi le oud, dont joue admirablement l’enfant blessé.

On ne sort pas, lorsque l’on est artiste, du commerce avec les morts.

©Grégory Dargent

Eprouvant filialement la nostalgérie (Jacques Derrida) de son père, Grégory Dargent a tenté de revenir là où tout avait commencé, mais les autorités du port d’Alger l’expulsèrent dès sa descente du bateau, avec interdiction d’y revenir.

« J’ai donc continué ce travail, explique-t-il, là où ma musique me menait. J’ai traversé la Cité des Morts du Caire pour y retrouver les vivants, photographié Beyrouth sous le vrombissement des drones de surveillance israéliens, découvert le Kurdistan irakien, qui aujourd’hui a perdu sa paix. Me voici donc à parler d’un périple que je ne peux moi-même plus accomplir, à errer autour de deuils que je confonds, à recréer des contrées chimériques et à souffrir de guerres qui ne sont pas les miennes. »

Encadré par des images d’écume et de rouille colorée, comme des plaques d’abstraction, ou une chimie de révélation, Soleil d’hiver est un ouvrage que corrodent le temps et l’absence.

©Grégory Dargent

On a le corps penché sur le bastingage, mais l’on ne bascule pas, il y a encore des actes à accomplir, des musiques à inventer, des photographies à faire, et, avant tout, des êtres à aimer.

Sur le pont des destins égarés, on croise des fantômes.

Le port d’Alger la blanche est noir de suie, et couturé par les fils de fer barbelés de l’Histoire.

Rêves de routes, d’échappées, de trous dans les murs.

©Grégory Dargent

On ne sait plus très bien où l’on est, des ailes de papillon ont poussé sur le compact Ricoh.

Une palmeraie, des silhouettes, le grain des sels Dargent.

Des couloirs, des chemins tortueux, des impasses.

Des rayures sur l’image qui sont des balafres.

Sensation d’enfermements, de monstruosités, de sauve-qui-peut.

©Grégory Dargent

L’espace prend feu, tout s’évanouit, les prières sont inefficaces.

Corps recroquevillés comme celui des déments, cris muets, obscurité asphyxiante.

Le soleil se lève sur la mer verte, sur les minarets rouges, sur les dômes de la folie.

Grégory Dargent calligraphie parfois ses images, bordées d’une fine écriture semblant cacher par la graphie même, en ses tours et ses détours, ce qu’elle est censée exprimer.

L’important, c’est le chat qui nous surveille, et nous fuit.

C’est le rais de lumière traversant une ruine.

C’est le drap de la nuit découvrant un visage qui se décompose.

Levée de voiles.

©Grégory Dargent

Mère, père, fils, enfants marchant sur les mains, sur les yeux, sur le bout de l’objectif, parmi les chiens des royaumes souterrains de plein air.

Soleil d’hiver traverse des paysages enténébrés, ses photographies sont comme des riffs composant un thrène d’une beauté déchirante.     

Grégory Dargent, Soleil d’hiver, collection Halogénure, Editions Le Mulet, 2026 – 500 exemplaires

https://www.gregory-dargent.com/

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©Grégory Dargent

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