
©Bernard Plossu
« Mais une fois que l’humanité prît conscience d’elle-même, son premier mot fut Pan. Avant que l’homme ne se distingue de l’univers, il était Pan, comme l’était tout le reste. » (D.H. Lawrence)
L’un des passages les plus déchirants du court traité philosophique de Plutarque datant probablement du début du 2eme siècle après Jésus-Christ, La Disparition des oracles, est l’annonce par un marin d’une découverte stupéfiante : « Le dieu Pan est mort. »
Il faut le clamer, en prendre acte, se lamenter sûrement.
Le pacte avec la nature est rompu, nous sommes désormais seuls, jetés dans le monde sans secours.
Quand il écrit en 1924 le superbe Pan in America, l’auteur du Serpent à plumes, D. H. Lawrence, poursuit la méditation de l’auteur romain dans le contexte d’une civilisation mécaniste et ennuyeuse qui le désole.
Prenant appui après Thoreau sur la présence d’un grand pin vénéré par les Amérindiens, du Nouveau-Mexique, Lawrence oppose deux façons de se tenir au sein du vivant : un rapport de communion, ou un rapport de domination.
Nous aurions beaucoup à apprendre des sauvages, mais nous avons préféré les exterminer, les parquer, ou les corrompre.
Pan est le principe premier de la vie, sorte d’Eros primordial, puissante énergie primitive.
Il nous agit, nous anime, nous ensemence, si nous savons lui rendre grâce.
Métamorphosé en diable chez les chrétiens, nous le manquons en son pouvoir régénérateur et fécondant.
A la manière d’Aby Warburg pensant la survivance des formes, Lawrence écrit : « Et pourtant, Pan ne cesse de renaître, sous toutes de formes étranges. On le retrouve à la Renaissance. Et il fut quelque peu en vogue au dix-huitième. (…) Puis les poètes déguisèrent quelques faunes et nymphes et les lâchèrent dans leurs « jardins » privés, à leurs risques et périls – ah ! si seulement il y avait eu le moindre péril. Seulement ces cochons d’Inde apprivoisés, hélas, devinrent ennuyeux. »
Au fond, il est là, mais absenté, dégouté des humains sûrement, premier jalon peut-être dans l’ère du nihilisme ne finissant pas de s’approfondir – souvenons-nous du « Dieu est mort » du Gai savoir, de Nietzsche.
Tiens, voici au milieu du champ, dans l’enclos d’un ranch, un pin.
Pour les humains exploitant la nature, ce n’est qu’un arbre, quand il est affirmation pleine de la vie pour qui comprend qu’il est « énergie dévorante », communication d’être à être, puissance d’affect, « brutale puissance terrestre et céleste ».
« J’ai conscience, poursuit l’ami d’Henry Miller (on peut relire son Cauchemar climatisé, publié en 1945), qu’il contribue à opérer en moi un changement vital. J’ai même conscience des frissons d’énergie, venus de l’arbre, qui traversent mon plasma vital, et en Pan, je deviens peu à peu semblable à l’arbre, davantage hérissé et résineux. Et l’arbre se pare d’une certaine nuance, comme s’il prenait en lui un peu de ma vivacité. »
Nous avons besoin de l’arbre, il n’est pas certain – litote – qu’il ait besoin de nous.
« Qu’est-ce qui est le plus vrai, vivre parmi le vivant, ou courir sur les chapeaux de roue ? »
Le lyrisme panthéiste de Lawrence fait songer au meilleur Kerouac.
Impossible de ne pas citer ce passage, très bien traduit par Pigeard de Gurbert : « Et qui peut s’asseoir avec les Indiens autour d’un grand feu de camp nourri de bûches, la nuit dans les montagnes, alors qu’un homme se lève et détourne sa poitrine de la flambée ainsi que son visage de bronze au sourire étrange, et se tient dos au feu et se réchauffe voluptueusement les cuisses, les fesses et les reins, esquissant le sourire impénétrable de Pan parmi les arbres obscurs, à l’entour, sans l’entendre dire, de la voix de Pan : ‘Ah ! Arbres ! Ah ! qui a triomphé maintenant ? J’ai bu la chaleur de ton sang par mon visage et ma poitrine, et à présent je la bois par mes reins, mes fesses et mes jambes, ô arbre ! j’absorbe ta chaleur à travers moi, ô arbre ! Le feu est la vie, et je prends ta vie pour la mienne. Je suis en train de la boire, ô arbre, jusque par mes fesses. Ah ! Arbres ! Je suis chaud ! Je suis fort ! Je suis heureux, arbre, en cette nuit froide dans les montagnes !’ »
Bon, vous l’avez compris, il faut lire ce texte ardent, nous rappelant le lien essentiel qu’il nous incombe d’entretenir avec le tout-autre, mon semblable, mon frère.
« Que peuvent bien savoir des hommes de Pan, des hommes qui restent assis chez eux à étudier, buvant du lait chaud, des pantoufles de laine aux pieds, et qui écrivent sur l’anthropologie ? »

D.H. Lawrence, Pan en Amérique, traduction et préface Guillaume Pigeard de Gurbert, éditions Allia, 2026, 64 pages
Livre proposé en édition bilingue